dedalus

Un sot en auteur

mai 212012
 

Ma dernière chronique théâtrale remonte à début novembre 2011, c’est dire si j’ai du retard. Je vais me mettre à jour en recollant autant que faire se peut les morceaux épars de ma mémoire défaillante. Ça fait tout de même onze pièces : accrochez-vous ! 

On ne badine pas avec l’amour La Trilogie de la villégiature Le Malade imaginaire
Amphitryon Jan Karski Dommage qu’elle soit une putain
Mesure pour mesure Prométhée enchainé Bérénice
Mort d’un commis voyageur Ruy Blas  

 

On ne badine pas avec l'amour - Alfred de Musset - mise en scène Yves Beaunesne - Comédie Française

On ne badine pas avec l’amour – d’Alfred de Musset, mise en scène d’Yves Beaunesne – à la Comédie Française

Camille et Perdican se retrouvent après dix ans de séparation. Lui est devenu docteur et libertin, elle sort d’un couvent. Ils ne sont plus les enfants qu’ils étaient et qui pouvaient en toute insouciance se livrer à des jeux d’enfants. Entre une jeune femme et un jeune homme, l’amour est une possibilité, donc un enjeu. Cela commence en comédie façon je t’aime moi non plus et se termine donc en tragédie. Parce qu’on ne badine pas avec l’amour comme on ne joue pas avec des allumettes.

Perdican a un éclair de lucidité, à la fin de l’acte II :

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.”

Tout est dit à cet instant. Deux êtres factices créés par leur orgueil et leur ennui vont simultanément parvenir à s’aimer et à rendre impossible cet amour – et c’est Rosette, la sœur de lait de Camille, être véritable, de chair et de sang, qui paiera de sa vie le prix du badinage des orgueilleux.

Une grande pièce dans une jolie mise en scène très bien servie par de grands comédiens. Et pourtant, comme souvent à la Comédie Française, il y manque cette dose de folie, de prise de risque, qui ferait d’un très bon spectacle un spectacle formidable. C’est dommage, ce petit regret que ça laisse chaque fois, quand à vouloir trop fort ne pas prendre le risque de déplaire, on se prive de la possibilité d’être exceptionnel.

Ce n’est là qu’un petit regret. Mais c’est dommage, tout de même.

 

Amphitryon - de Molière, mise en scène de Jacques Vincey - au Vieux Colombier

Amphitryon - de Molière, mise en scène de Jacques Vincey – au Vieux Colombier

Amphitryon, c’est la figure pathétique du mari trompé. Il est à ce titre savoureux que ce personnage ait donné son nom à l’hôte chez qui l’on est invité à dîner, si l’on songe que l’amant n’est qu’assez rarement invité chez le mari, du moins pas par celui-ci, demeure en laquelle il fréquente en vérité d’avantage la chambre à coucher que la salle à manger.

Mieux encore, le mari trompé n’a que très rarement la chance de cet Amphitryon qui aura du moins eu pour consolation d’avoir eu pour rival Zeus lui-même, et devenir par voie de conséquence le père d’un demi-dieu : Héraclès.

Bref, chez Molière cela devient une savoureuse comédie de faux-semblants, une farce raffinée – le vaudeville n’est pas loin – où la toute puissance des dieux et leur manières d’en abuser est incidemment dénoncée. Les dieux, ces êtres factices bouffis d’orgueil et d’ennui…

Une pièce néanmoins rarement montée tant le dénouement en format Deus ex machina semble aujourd’hui une facilité qu’il faudrait récuser. Jacques Vincey s’y attaque pourtant avec brio, choisissant d’affronter de face la difficulté plutôt que de la contourner ou l’esquiver : les dieux sont bel et bien des dieux par la grâce de la machinerie théâtrale. L’effet baroque en est parfaitement réussi.

Simultanément, la scénographie, adossé à un ingénieux décor en trompe-l’œil, semant la confusion parmi les personnages humains, fait la part belle aux faux-semblants en s’en venant les souligner. Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Faut-il croire ce que l’on sait ou ce que l’on voit ? On est au théâtre, tout simplement. C’est chouette !

 

Mesure pour mesure - de William Shakespeare par Thomas Ostermeier - Odéon

Mesure pour mesure (Mass fuer Mass) - de William Shakespeare , mise en scène de Thomas Ostermeier – à l’Odéon

Là encore, une belle brochette de ces êtres orgueilleux et factices que nous sommes.

Le Duc de Milan veut conserver les mains propres, mais il veut également nettoyer sa ville d’une dépravation qui gagne. Pour y parvenir, il feint de devoir s’absenter et confie les pleins pouvoirs à Angelo, homme aussi radicalement vertueux que tyrannique qui se fera un devoir de faire le sale boulot.

Claudio fera les frais de la tyrannie, qui sera condamné à mort pour avoir engrossé sa fiancée la veille de son mariage. Sa soeur, Isabelle, qui s’apprête à entrer dans les ordres, fera quant à elle les frais, afin de sauver son frère, de la vertu finalement vacillante d’Angelo. 

Et le Duc de Milan de se réserver la charge de favoriser en sous-main un dénouement heureux – à commencer pour lui, d’ailleurs.

La comédie shakespearienne est là particulièrement grinçante, servie par un Thomas Ostermeier toujours aussi subtilement trash entre karcher, croc de boucher et carcasse de porc débitée sur scène, et des comédiens allemands remarquables d’engagement physique, des comédiens qui sont habités, possédés par leur personnage plus qu’ils n’en jouent le rôle – et ça fait toute la différence.

Il ne faut jamais manquer une pièce de Shakespeare, et jamais non plus manquer un spectacle de Thomas Ostermeier.

 

Mort d'un commis voyageur - Arthur Miller - Dominique Pitoiset - Gémeaux

Mort d’un commis voyageur - d’Arthur Miller, mise en scène de Dominique Pitoiset – aux Gémeaux 

Une pièce écrite en 1949, et un drame social et familial – mais d’abord social – d’une actualité désespérante. Le crash du rêve américain. Le piège d’une vie à crédit, la tyrannie économique, le cynisme social, l’exploitation, l’aliénation, la solitude et le désespoir du déclassé. Bref, une tragédie d’aujourd’hui. La crise, là où elle s’incarne.

Willy Loman a une femme et deux enfants, un travail de commis voyageur et un patron, une voiture, une maison… et un crédit sur la maison. Trente ans pour en arriver là. Trente ans d’un espoir de prospérité, d’un espoir chimérique, d’un rêve qui se brise quand survient l’inévitable « accident de la vie », qui remet tout en cause. La compagnie qui l’emploie ne lui fera pas de cadeau. La banque où court encore son crédit exigera de recouvrir l’argent qu’il doit encore. Ses fils seront impitoyables avec celui qui n’est rien s’il n’est ce héros pour lequel il lui plaisait de passer.

Que s’est-il passer pour qu’il en arrive là ? La vie et son cortège de petits accrocs, les promesses qu’on n’a pas su tenir, les mensonges que l’on a fait. Cet être factice que l’on est devenu au moment où il vole en éclat contre le mur des réalités. Quand on comprend que l’on aura en définitive plus de valeur mort que vif, qu’il n’y a d’autre issue que de pousser jusqu’à l’ultime le sacrifice qu’on fait de soi, sur l’autel de la réussite sociale. 

De bons comédiens, une mise en scène soignée, un décor très années 50. Le tout au service d’un très grand texte. On applaudit avec un enthousiasme mesuré, sans non plus se forcer.

 

La Trilogie de la Villégiature - de Carlo Goldoni, mise en scène d’Alain Françon - à la Comédie Française

Partir en villégiature. Être en villégiature. Revenir de villégiature. Tel est le triptyque de cette petite société bourgeois qui cède aux rituels mondains dont elle n’a pas nécessairement les moyens. Mais voilà, les signes extérieurs de richesse sont précieux aux êtres vaniteux dans leur royaume du paraître… Cette richesse factice qui troue les poches mitées des êtres factices.

Partir en villégiature. La villégiature, le point d’orgue de l’année mondaine : n’y être pas serait n’être plus, l’aveu d’un intolérable déclassement, le signe d’une infamie. Qu’importe alors si pour en être il en devient nécessaire de dépenser un argent qu’on ne possède pas, et de repousser à plus tard les échéances désagréables.  Une fille, son orgueil et ses caprices, sa robe à la dernière mode, son père désargenté et bonne poire, ses deux prétendants jaloux, sa rivale orgueilleuse et capricieuse tout autant. Elle s’appelle Giacinta.

En villégiature. D’autres personnages viennent s’ajouter aux tableaux. D’autres couples et d’autres intrigues. Giacinta se promet à l’un qui a l’avantage de la richesse, tombe amoureuse de l’autre. Légèreté, oisiveté, frivolité. Qui ne parviennent pas à détourner l’ennui qui gagne, tandis que continue d’être dépensé un argent qu’on n’a toujours pas.

Retour de villégiature. Le temps est venu d’affronter la réalité. Giacinta épouse celui qu’il faut, pas celui qu’elle voudrait. Celui qu’il faut, non pas qu’il serait riche, il a fait l’aveu de sa ruine, mais afin d’honorer sa promesse et ainsi conserver son honneur, sa dernière richesse, sa dernière béquille.

Un bon petit spectacle, autant que je m’en souvienne. Peu de prise de risque, donc peu d’éclat non plus. Mais au final, plus de 4 heures sans qu’on sombre dans l’ennui. Ce n’est déjà pas si mal.

 

Jan Karski - Yannick Haenel - Arthur Nauzyciel - Gémeaux

Jan Karski - d’après Yannick Haenel, mise en scène d’Arthur Nauzyciel - aux Gémeaux

Jan Karski fut tout sauf un être factice. Diplomate Polonais, il est chargé par des responsables juifs du ghetto de Varsovie de transmettre aux Alliés un appel au secours. Le message est simple : « Nous sommes en train de mourir, tous. On nous extermine. » Mais être le messager ne suffirait pas, il doit être celui qui témoigne. Aussi Jan Karski va-t-il non seulement « visiter » clandestinement le ghetto, mais il va également revêtir un uniforme allemand pour pénétrer dans un camp d’extermination et voir de ses propres yeux l’entreprise de mort qui y est méticuleusement et systématiquement mise en œuvre.

En 1942, Jan Karski est le premier témoin, le témoin originel. Et il va témoigner, et porter le message des juifs qu’on extermine et qui appellent les Alliés à l’aide. Il témoigne, il raconte, il rapporte ce qu’il a vu, ce qui se passe, l’extermination industrialisée de tout un peuple, et il n’est pas cru. Ou du moins n’est-il pas entendu. Il est Cassandre, il est le témoin, le messager, l’oracle condamné à n’être pas entendu. Il est celui qui annonce la tragédie d’un monde qui s’effondre et dont la tragédie personnelle, celle qui lui est propre, à lui le témoin, est celle de l’impuissance.

Voilà ce qu’a porté Jan Karski, l’impuissance du témoin, la défaite de la parole, et puis le sentiment de culpabilité qui l’accompagne – une fois que la colère s’est estompée devant le refus de croire de ceux qui pourraient agir et qui feront le choix cynique, forcément cynique, de ne rien faire, soumis qu’ils sont aux exigences de la real politik.

Le sentiment de culpabilité du témoin, car comment être témoin sans être coupable ? Voilà la question qui dévore Jan Karski. Entre victimes et coupables, quelle place peut occuper le témoin ? Est-il possible de n’être ni l’un ni l’autre, ni victime ni coupable ? Quelle est la part de complicité du témoin, sa part de responsabilité ? Le témoin, celui qui a assisté à l’horreur sans la subir, lui qui a vu sans rien faire, lui qui a vu, qui a témoigné, sans parvenir à être entendu, lui qui n’a pas su se faire entendre, faire entendre le message dont il était porteur.

Jan Karski est typiquement un héros tragique. Or quand le théâtre, c’est-à-dire la tragédie, est ainsi l’essence même d’un texte, et la substance d’un personnage, il ne suffit que de donner à entendre les mots, pour faire du théâtre, c’est-à-dire pour insuffler de la vie aux mots et à l’être. C’est ce qu’a parfaitement compris et réussi Arthur Nauzyciel – malgré quelques longueurs et quelques intermèdes ou effets parfois inutiles. 

 

Prométhée Enchainé - Eschyle - Olivier Py - Odéon

Prométhée Enchainé - d’Eschyle, mis en scène par Olivier Py – à l’Odéon

Zeus, allié à Prométhée, renverse son père Cronos du trône des Dieux et soumet les Titans. Mais lorsque le nouveau maître de l’Olympe se propose de rayer de la carte la race des hommes, Prométhée s’y oppose, dérobe aux Dieux le feu de la connaissance et l’offre aux humains, en même temps que leur liberté. Tout puissant et d’une brutalité féroce, Zeus condamne le renégat à être enchainé pour l’éternité à un rocher situé aux confins de la Terre.

Mais Prométhée qui voit l’avenir annonce que sa condamnation ne durera pas éternellement, pas plus que ne saurait durer le règne de Zeus. Ce dernier lui envoie alors Hermès afin qu’il en révèle davantage. Mais la menace des pires tortures n’y font rien, Prométhée ne cède pas à la tyrannie et décide de se taire. Il est ici la figure du résistant devant un pouvoir oppresseur, arbitraire et brutal. Prométhée, premier philanthrope, insoumis, supplicié et martyr. Sagesse ou folie ?

Comme à son habitude, Olivier Py réécrit Eschyle, ce qui pour être présomptueux n’en est pas moins une bonne idée tant le théâtre d’Eschyle est loin dans le temps et dans le regard des spectateurs que nous sommes. Py, dans cet exercice, s’en sort d’ailleurs plutôt bien.

On a plus de doutes lorsqu’il lui prend également d’écrire l’ébauche d’un Prométhée Libéré, le deuxième opus de ce qui fut en son temps une trilogie, la suite perdue de Prométhée Enchainé.

Surtout, le procédé scénographique choisi fonctionne sur une grossière analogie entre le dieu Prométhée et le metteur en scène. On comprend trop bien comment on en est arrivé à cette fausse bonne idée. Olivier Py s’étant attribué le rôle de Prométhée, on imagine sans mal que lors des premières répétitions il lui a fallu sans cesse alterner entre son rôle de metteur en scène assis dans la salle et donnant ses directives, et celui du comédien livrant son texte depuis cette même place. Le dispositif scénique était tout trouvé : le décor serait un théâtre, c’est-à-dire une scène et quelques rangées de fauteuils, où donc se trouverait enchainé Prométhée. Pis que grossier, cela ne fonctionne pas.

 

Ruy Blas - de Victor Hugo, mise en scène de Christian Schiaretti - aux Gémeaux

Ruy Blas – de Victor Hugo, mis en scène par Christian Schiaretti - aux Gémeaux

Ruy Blas vous connaissez, c’est au cinéma – entre autres adaptation – La Folie des grandeurs, avec Louis de Funès et Yves Montand. Ruy Blas raconte l’histoire de Don Sallustre qui, Grand d’Espagne tombé en disgrâce par la faute de la reine, commande à son valet, Ruy Blas, de se faire passer pour son neveu, Don Cesar, pour entrer à la cour et séduire une reine cloitrée dans son palais et délaissée par son époux. Mais Ruy Blas est réellement amoureux de la reine…

La supercherie fonctionne à merveille et Ruy Blas devient à la fois Premier ministre et amant de la reine. Tout puissant, il entreprend de mettre fin à la corruption des Grands d’Espagne qui pillent le royaume à leur seul profit. Mais il demeure un roturier, indigne de l’amour d’une reine, un simple valet, soumis à son maître, Don Sallustre dont il n’est que la créature, costumée, factice… 

Victor Hugo, en bon mégalomane, ne fait jamais rien en petit. Il ne craint pas de mêler la bouffonnerie à la tragédie, la grandiloquence à la farce, le mélodrame à l’universel, le théâtre populaire à  l’Histoire. L’avantage d’être génial est qu’il peut se le permettre.

Christian Schiaretti a su respecter cela, ne rien édulcorer, ne rien détourner. Et la grande pièce se joue dans un décor à sa démesure, impressionnant. Cela laisse aux spectateurs le loisir de se régaler de l’intelligence, de la poésie comme des facéties de Victor Hugo qui n’est pas le dernier des cabotins, à sa manière. Robin Renucci campe un Don Sallustre parfaitement diabolique.

C’est malheureusement à peu près tout – mais entendre Victor Hugo est amplement suffisant.

 

Le Malade Imaginaire - Molière - Claude Stratz - Comédie Française

Le Malade Imaginaire – de Molière, mis en scène par Claude Stratz - à la Comédie Française

Je dois bien en faire l’aveu, ma mémoire est défaillante. J’ai laissé passer trop de temps avant de tenter de récapituler mes impressions. Sans doute faut-il croire que la représentation n’était pas non plus inoubliable…

Si pourtant je fais un petit effort, je parviens à me souvenir de mon plaisir jamais défaillant d’entendre du Molière. De même que je garde le souvenir de comédiens jouant juste et d’une mise en scène tenue et classique.

Je parviens également sans mal à conserver le fil de ce billet. Car qu’est-ce qu’en effet un hypocondriaque sinon un malade factice ? Mieux même, que sont les médecins, selon Molière, sinon des êtres factices gonflés de leur propre importance ?

Mais qu’est-ce le théâtre sinon un jeu de miroirs dans lequel des masques recouvrent des masques ? 

 

Dommage qu'elle soit une putain - John Ford - Declan Donnellan - Gémeaux

Dommage qu’elle soit une putain - de John Ford, mis en scène par Declan Donnellan - aux Gémeaux

Annabella et Giovanni. Un homme, une femme. Ils découvrent qu’ils s’aiment. Ils sont frère et sœur. Ils sont jumeaux. Leur amour leur est interdit. 

Le tabou de l’inceste. Deux êtres vrais, entiers, écorchés vifs et qui succombent à une passion forcément fatale. Et puis la vile comédie de l’hypocrisie morale et sociale qui précipitera leur tragédie.

A la fois subversive et transgressive, la pièce est de John Ford. Pas le réalisateur de westerns, le jeune contemporain de Shakespeare.

Des comédiens époustouflants d’engagement. Une mise en scène décapante, merveilleusement inventive, moderne, intelligente. Une scénographie qui l’est tout autant – mais il est impossible de dissocier Declan Donnellan de Nick Ormerod. Probablement le spectacle de l’année !

 

Bérénice - Racine - Muriel Mayette -  Comédie Française

Bérénice – de Racine, mis en scène par Muriel Mayette –  à la Comédie Française

Titus aime Bérénice, reine de Palestime, qui l’aime en retour. Mais Titus est empereur et Rome ne saurait accepter une reine pour impératrice. Or Titus n’est pas homme à se dérober à son devoir envers Rome. Il doit renoncer à Bérénice. Simplicité extrême du nœud tragique.

Le texte de Racine est sublime. Ça pourrait presque suffire. Mais quand on ajoute à une mise en scène insipide des comédiens qui ne sont pas leurs personnages, qui sont comme systématiquement à côté, cela ne suffit pas tout à fait. Et ainsi,une fois encore, Muriel Mayette aura démontré qu’elle n’a pas la dimension requise – sauf à s’évertuer à maintenir la Comédie Française dans théâtre d’arrière-garde.

Les grands textes classiques, comme le théâtre dans son ensemble, réclament qu’au-delà du respect qui est dû aux mots et au sens des mots, qu’on leur accorde la force de la subversion. Mais peut-être la Comédie Française, et son public, se satisfont-elle de donner dans le théâtre bourgeois.

mai 152012
 

le désir d'écrire / le plaisir d'être lu

Voilà.

Sarkozy n’est plus – enfin, ne nous emballons pas non plus, il n’est pas homme à digérer facilement une défaite et il n’aura de cesse que de revenir en politique, de reconquérir son trone et d’obtenir sa petite revanche personnelle.

Il n’est cependant suffisamment plus pour que s’imposassent d’une part la disparition du blog sarkononmerci.fr et d’autre part quelques menus changements sur ce site, afin notamment que mes occasionnelles activités militantes ne s’en viennent plus noyer de leurs ponctuelles abondances mes autres productions bloguesques, qui pour être moins logorrhéiques n’en sont pas nécessairement moins intéressantes – du moins à mes yeux.

 Soyons bref :

1- sarkononmerci.fr n’existe plus et l’ensemble des billets et de vos commentaires a été archivé sur ce site, à l’adresse suivante : www.avoodware.com/sarkononmerci ;

2- le blog présent sur ce site a été scindé en deux :

a- d’une part, le blog « chez dedalus« , sur lequel je m’autorise à parler de tout et de rien, et en particulier de théâtre, où également je m’exerce avec plus ou moins de succès à quelques sauts en auteur, un blog domicilié à l’adresse suivante : www.avoodware.com/dedalus – un blog auquel, si ce n’est déjà fait, vous pouvez vous abonner via le flux rss suivant : http://feeds.feedburner.com/dedaluslitteraire ;

b- d’autre part, un blog plus spécifiquement militant, dit « le coin politique de dedalus« , à l’adresse suivante : www.avoodware.com/dedaluspol - un blog auquel vous pouvez vous abonner via le flux rss suivant : http://feeds.feedburner.com/dedaluspolitique (c’est-à-dire  l’ancien flux de feu sarkononmerci.fr, auquel vous êtes donc déjà peut-être abonné…).

Ainsi tout est donc rassemblé sur ce site, avoodware.com, conçu à l’origine comme la vitrine de mon activité littéraire et que je vous invite à parcourir – j’ai essayé d’en faciliter la navigation. Quelques roman, récits ou pièce de théâtre sont en particulier disponibles au téléchargement, y compris en format ebooks

Le présent billet est publié simultanément sur les deux blogs. Ce sera bien évidemment le seul.

Vos impressions sur cette nouvelle architecture, et la manière dont la navigation entre les différentes parties du site a été organisée, sont les bienvenues en commentaires.

mai 112012
 

 

Ouvrir la parenthèse. Dévier. Digresser. Faire un pas de côté et puis s’en aller ailleurs. Prendre le risque de n’en jamais revenir. On sait quand elle s’ouvre, jamais quand elle se referme. Si même elle doit se refermer. Le terrain y est souvent glissant, instable, qui se dérobe sous vos pieds. Sous vos mots. On trébuche, on tombe. On ne s’en relève pas toujours. On ne sait pas. C’est une aventure. Une aventure à l’intérieur d’une autre. Poupées russes qui s’empilent. Ma grand-mère était Russe. Elle est morte maintenant. L’autre aussi. Elles me manquent souvent. Une seule des deux avait un réel talent culinaire. C’est aussi qu’il n’est pas de meilleure cuisine au monde que la cuisine libanaise. Je suis partial sûrement. Le souvenir est une parenthèse dans le temps, qui en rompt la monotone linéarité. Qui l’enrichit. Qui le magnifie et le sublime. Lui donne une forme, une épaisseur, un relief. Ouvrir une parenthèse, c’est feindre de parler d’autre chose tout en poursuivant le même propos. C’est prendre un chemin détourné. C’est passer par derrière. C’est introduire une rupture. Créer l’illusion d’une rupture. Il n’y a jamais de rupture et la parenthèse n’est en vérité jamais qu’un artifice, une ponctuation qui n’en est pas une, une respiration qui n’en est pas une. Un halètement plutôt. Une suspension. Une harmonieuse disharmonie. La parenthèse est une porte. On l’ouvre et puis, surtout, on entre. On entre dans ce qui se trouve au-delà. Entrez dans la parenthèse, sortez de la parenthèse, voilà comme on devrait dire. Entrez dans la danse. Tourbillonnez. La parenthèse est un terrain de jeu. Un clin d’oeil poétique. Et comme la porte, le signe est inutile. La parenthèse n’a pas besoin d’un signalement, d’une signalétique qui l’annonce. On ne dit pas à une femme qu’on s’apprête à l’embrasser, on l’embrasse. Il y a de la poésie dans un baiser, et de la grossièreté dans la demande explicite et formelle que l’on en ferait. Madame, veuillez entrouvrir les lèvres, je m’en vais y glisser ma langue. Se taire plutôt, afin de preserver le mystère. Maintenir le flou et la connivence, le non-dit et sa profondeur. Le doute et son cortège de subtiles insécurités qui nous font devenir perméables à l’émotion. La parenthèse, c’est cet endroit indéfini et branlant où s’épanouira un sourire, où grossira une larme. C’est cette obscurité où frétillent les étincelles. Plus grande sera l’obscurité, plus frétillantes elles seront. Les étincelles. Entrez dans la parenthèse, restez dans la parenthèse, voilà comme on devrait dire. Et puis entrez dans une autre. Et puis dans une autre. Et une autre encore. Les parenthèses ne se referment jamais.

 

 

mai 102012
 

Pierre Salviac est journaliste sportif, spécialiste du rugby depuis des lustres, et jusque hier sur RTL. Dans ce rôle, je l’aimais plutôt bien. C’est-à-dire beaucoup plus qu’un Jean-Michel Larqué ou qu’un Thierry Roland, par exemple.

Il n’empêche, le tweet qu’il s’est permis de poster hier était d’une imbécilité crasse. « A toutes mes consœurs, baisez utile, vous avez une chance de vous retrouver première Dame de France », a-t-il écrit, pensant sans doute faire de l’humour. Le malheureux.

La réaction du directeur de l’information de RTL, Jacques Esnous, ne s’est pas fait attendre : « @pierresalviac Ton tweet est absolument intolérable. J’y vois un sexisme vulgaire inqualifiable que je condamne. »

C’était une saine réaction et une saine condamnation. On aurait pu attendre en sus qu’il demande à son chroniqueur de présenter des excuses, mais cela fut inutile, Pierre Salviac se repentant un peu plus tard de lui-même : « En balançant une vanne j’ai blessé mes consœurs. Je leur présente mes excuses et retire mon tweet ;-( »

On aurait pu en rester là. Mais voilà, on a pris en france la très sale habitude, ces dernières années, de couper des têtes. Il fallait punir, sanctionner, faire en sorte que le coupable expie sa faute, son péché. Et Pierre Salviac a donc été viré de RTL.

Inutile excès de zèle qui transforme le coupable en victime. Et déplace le débat du propos tenu à l’homme qui s’est cru autorisé à le tenir.

Quelqu’un a-t-il prévenu la direction de RTL que nous en avions terminé avec Sarkozy, que nous pouvions enfin revenir à un fonctionnement social normal et apaisé, plutôt qu’épidermique et délirant ?

Pierre Salviac a proféré une connerie. Que l’on condamne donc la connerie. Que l’on demande des excuses publiques, éventuellement. Que l’on réclame des explications, si nécessaire. Et si la connerie le justifiait, parce qu’il y aurait eu contravention à la loi, que la justice soit saisie et qu’une sanction proportionnée soit infligée – non pas au nom de la morale ou des valeurs, mais au nom de la loi. Simplement. 

Qu’on comprenne enfin qu’il s’agit moins de condamner un homme et de le punir, que de dénoncer des propos qui, dans le meilleur des cas, relèvent de la blague de mauvais goût. Pierre Salviac a lui-même reconnu que, pis que cela, son propos était blessant. L’essentiel était alors acquis. Il n’était pas utile de s’empresser en sus de lui couper la tête et d’en faire la victime d’un système bien-pensant qui en guise d’auto-défense pratique la censure à coups de hache.

Qu’on veuille bien le comprendre une fois pour toute, les cons ne finiront par vraiment fermer leurs grandes gueules, non pas parce que nous aurions réussi à couper toutes les têtes de tous les cons, mais parce que l’intelligence l’aurait emporté sur la connerie. Ça promet de prendre un certain temps, mais il n’y a pas d’autre chemin que celui de l’intelligence.

« Sanction pour non respect de nos consoeurs et plus généralement des femmes. Pas de politique, juste la défense de nos valeurs », a écrit Jacques Esnous pour expliquer le licenciement du fautif. Je voudrais qu’il m’explique en quoi l’action de couper une tête parvient à prendre place dans son système de valeurs. On se gargarise aujourd’hui des valeurs, mais il ne s’agit en vérité de rien d’autres que de ce qu’on appelait auparavant les bonnes mœurs.

Ne serait-ce que pour la raison que chaque fois que vous coupez la tête d’un con ce sont dix qui repoussent aussitôt, il n’y a d’autre choix que de s’efforcer de complexer les cons, plutôt que de céder à la tentation de leur couper la tête.

Nous nous sommes débarrassé de Sarkozy. Reste encore à se débarrasser du sarkozysme. Et quand on apprend que l’UMP s’est choisi pour slogan de campagne des législatives un Choisissons la France dans lequel on entend très clairement sonner en creux les thèmes de l’anti-France et du parti de l’étranger, qui s’adresse évidemment à la gauche, on se dit que là aussi la route promet d’être longue.

avr 272012
 

C’est la musique qui me trotte dans la tête depuis quelques heures. Il faut que je m’en débarrasse. Je sais bien pourtant que la messe n’est pas dite encore, que seuls les électeurs décideront de chanter ou non ce requiem, dimanche 6 mai, dans les urnes et pour le repos de mon âme…

Ecoute les orgues
Elles jouent pour toi
Il est terrible, cet air là
J’espère que tu aimes
C’est assez beau non ?
C’est le requiem pour un con

avr 032012
 

du cul, du cuir, des bottes et des bas résillesC’est au détour de ma lecture du dernier billet de Sasa que j’ai découvert le dernier sujet qui enflamme depuis ce matin la blogosphère. En fait, c’est un peu toujours le même sujet – mais c’est un sujet que j’affectionne.

A l’origine, il y eut donc un tweet : « Ce qu’il y a de bien avec le retour des beaux jours, c’est que désormais, c’est dans la rue qu’on croise des jolies courbes. » J’aurais pu l’écrire. D’ailleurs je l’ai écrit. Plusieurs fois. Je l’écris chaque année, au retour des beaux jours. Je ne suis sans doute pas un garçon très original. Je suis un garçon.

S’en suivit immédiatement un autre tweet : « Mouais, vous êtes capables de bons mots meilleurs que celui-ci qui fleure un poil le sexisme… » La guerre était déclarée. On parla de « troll féministe » et de « police de la pensée ». Il paraît. Je ne sais pas. Je n’ai pas assisté à l’affaire. Peu importe, ce n’est pas la polémique ni les noms d’oiseaux qui furent ou non échangés qui m’intéressent.

Car après les tweets, vinrent les billets de blog. C’est devenu un classique. J’ai donc lu celui de Sasa, et puis celui de valerie. Toutes les deux s’attardent sur un même point d’argumentation que l’on peut énoncer de la manière suivante : Est sexiste ce qui relève d’un traitement différencié entre les hommes et les femmes, ce qui discrimine entre les deux.

Soit. C’est une définition du sexisme sur laquelle on peut s’accorder. Mais alors du coup, le sexisme, est-ce mal ? Est-ce forcément mal, le sexisme ? Voilà la question qui m’intéresse.

Car après tout, la nature elle-même est sexiste. La nature discrimine entre les hommes et les femmes. Physiquement d’abord. Physiologiquement ensuite. Sexuellement enfin. La nature discrimine, la nature est sexiste. Et je suis tenté de dire que ce n’est pas tant pis.

Mieux, l’hétérosexualité est un sexisme. L’homosexualité aussi, d’ailleurs. Et je veux en profiter ici pour pointer du doigts toutes ces femmes qui n’ont a priori aucun appétit sexuel pour moi parce qu’elles préfèrent aimer d’autres femmes. Elle me discrimine. Sexisme.

Moi-même, il faut bien dire, je ne parle pas tout à fait de la même manière à mon boulanger ou à ma boulangère. Pas seulement parce que l’une des deux est une femme, mais aussi pour cela, parce que ma boulangère est une femme. D’ailleurs je ne l’appelle pas mon boulanger. Sexisme ?

Je ne parle pas tout à fait de la même manière à l’un ou à l’autre et cela sans que ma conversation ne comporte la moindre évocation d’une hypothétique rencontre sexuelle, pas la moindre pression, pas même un soupçon de séduction. C’est seulement que je reconnais qui elle est, quelle est son individualité, qui est aussi d’être femme. Et, à peine donc suis-je entré dans la boulangerie que j’ose un « Bonjour Madame ». Sexisme !

Non. Je n’ai pas été tout à fait sincère, je le confesse. Je suis en réalité toujours dans la séduction. Quasi systématiquement. Même avec les hommes. Simplement, pas de la même manière. Je ne souris pas de la même manière aux hommes et aux femmes. Sexisme encore.

Et quand la boulangère est une jeune femme, il peut même m’arriver d’aller jusqu’à un « Bonjour, Mademoiselle ». Je sais, ce comportement est infâme. Et moi-même je suis un homme. Pardon.

Mais quelle valeur aurait donc mon sourire, dites-moi, s’il me fallait à chacun présenter le même ? Un sourire poli, convenu, impersonnel, aseptisé, est-il encore un sourire ?

Oui, je confesse réserver un traitement différencié à chaque individu que je rencontre. Et les femmes et les hommes ne sont pas pareils. Et chaque femme est aussi une femme. Et les hommes, de manière générale, sont des êtres sexués. Les femmes aussi. C’est même cela qui est rigolo.

Alors oui, je veux bien l’entendre, être une femme n’est pas toujours rigolo. Être une femme est parfois socialement compliqué. Sans doute. Parce que l’on ne répond pas aux critères de beauté en vigueur. Parce qu’il faut se jucher sur des talons  et raccourcir la jupe afin de créer la bonne courbe au bon endroit. Parce que parfois cela ne suffit pas, ou plus. Parce que les soutiens-gorge. Parce que la ménopause. Parce que l’on n’est pas toujours diponible pour un sourire de plus, qu’un inconnu de plus vous adresse.

Accessoirement, ce n’est pas toujours facile non plus d’être un homme, y compris socialement. Ce n’est d’ailleurs plus généralement pas toujours facile d’être soi. Mais là aussi, qu’est-ce qu’on s’emmerderait sinon. Si être était facile.

Soit, donc. Je suis sexiste. Tu es sexiste. Nous sommes sexistes. La question ne serait-elle pas alors de savoir à partir de quel moment le sexisme devient-il mauvais, plutôt que de connoter négativement tout sexisme ainsi défini ?

Un juste combat – et le féminisme en est un – ne se discrédite-t-il pas à l’instant même où il se radicalise au point d’en perdre tout sens de la nuance, toute subtilité ?

Voyez là photo qui illustre ce billet, ne vient-elle pas grossièrement discréditer toute ma petite argumentation ?

(…)

Et du coup, finalement, après un bref rebond – mais la subtilité de l’astuce aura sans aucun doute échappé aux blondes -, la petite argumentation en question n’en ressort-elle pas au contraire renforcée ? 

 

mar 202012
 

Imad Ibn Ziaten, 30 ans. Ils ont visé l’arabe, ils l’ont assassiné. 
Abel Chennouf, 25 ans. Ils ont visé l’arabe, ils l’ont assassiné.
Mohamed Legouad, 24 ans. Ils ont visé l’arabe, ils l’ont assassiné. 
Jonathan Sandler, 30 ans. Ils ont visé le juif, ils l’ont assassiné. 
Gabriel Sandler, 4 ans. Ils ont visé le juif, ils l’ont assassiné.
Arieh Sandler, 5 ans. Ils ont visé le juif, ils l’ont assassiné.
Myriam Monsonego, 7 ans. Ils ont visé le juif, ils l’ont assassiné.  

Loïc Liber, 26 ans. Ils ont visé le noir et l’ont laissé pour mort.

Tous Français pourtant – et d’ailleurs qu’importe !
Tous victimes, détestées et assassinées pour leurs religions, leurs origines, leurs faciès, la couleur de leurs peaux… Une haine d’autant plus démente qu’elle est tout sauf aveugle. Une haine d’autant plus abjecte qu’elle n’était pas le fruit pourri et abjecte de ce qu’ils avaient fait, mais de ce qu’ils étaient, sont et seront – c’est-à-dire par-delà même leurs individualités, par-delà ceux qu’ils étaient et seraient devenus.

Une haine et une démence qui ont ceci de particulier qu’elles ne viennent jamais de nulle part. Elles sont ce qui est toujours au bout du chemin de la stigmatisation.Elles sont ce qui finit toujours pas s’enflammer, même si l’on ne sait jamais ni où ni comment, quand d’aucuns s’imaginent pouvoir jouer avec le feu de la stigmatisation.

Il ne s’agit pas ici de faire des raccourcis. Il ne s’agit pas à ce stade de chercher des responsables des tueries racistes et antisémites de Toulouse et Montauban ailleurs que dans l’esprit lâche et malade de celui qui a effectivement assassiné. Il s’agit au contraire de ne pas omettre aujourd’hui, justement aujourd’hui, de rappeler que l’irresponsabilité politique a toujours des conséquences.

Demain, le dément aura recommencé, ou pas. Il sera arrêté, ou plus probablement sera à son tour tué au cours de son arrestation. Nous serons alors tous légitimement tentés de nous laisser aller au soulagement, nous laisser prendre par l’illusion de la fin d’une menace, qu’il serait enfin possible de clore l’évènement, faire comme s’il était sorti du néant et y était retourné. Ce serait commettre une grave erreur. Ce n’est pas le néant qui a engendré cette folie, mais la société française telle qu’elle se construit aujourd’hui.

Or justement, après-demain nous aurons à choisir dans quelle société nous souhaitons vivre. Une société qui feint de parvenir à trouver un équilibre dans la tension perpétuelle, dans laquelle l’autre est par définition responsable de nos maux, dans laquelle la violence des mots feint d’être la réponse à la violence sociale, dans laquelle est systématiquement privilégiée la réaction à l’action, les effets d’annonce à la cohérence, dans laquelle le politique préfère jouer avec les peurs et les émotions du peuple que rechercher sa cohésion. Ou bien une société qui recherche l’apaisement et le vivre ensemble, le respect pour tous et la dignité de chacun.

Je crois – par exemple – qu’il y a de la dignité et de la responsabilité quand un homme politique propose de supprimer le mot race de la Constitution parce qu’au XXIème siècle une société apaisée est une société qui a compris qu’il n’est entre les hommes pas d’autre race que la race humaine, une société qui est parvenu à entendre dans cette vérité scientifique qu’elle saurait y trouver son propre salut.

Il ne suffit pas de dire, et chaque fois répéter que Plus jamais ça, il nous faut accepter d’apprendre et de comprendre. Au bout du chemin de la stigmatisation et de l’outrance nichent la haine et la folie meurtière.

mar 132012
 

Vous connaissez Vacarme. Moi je ne connaissais pas, c’est mon fils qui me l’a fait découvrir.

« Vacarme est une revue trimestrielle publiée sur papier et archivée en ligne, qui mène depuis 1997 une réflexion à la croisée de l’engagement politique, de l’expérimentation artistique et de la recherche scientifique ». Voici comme les auteurs de cette revue – née de la rencontre d’individus engagés dans différents mouvements sociaux - la présentent

Vacarme, pour ce que je viens d’en découvrir, c’est de la pensée en barre. Une pensée gauchiste intelligente, et ce n’est pas si fréquent, suis-je tenté d’ajouter.

Le numéro 58, dernier paru, donne lieu à la publication d’un manifeste en faveur du vote. Intitulé Occupons le vote, il démarre ainsi, et sur les chapeaux de roue : 

Nous, Vacarme, déclarons que nos amis qui ne votent pas et s’en justifient, tout comme les défenseurs du vote blanc, sans parler des derniers tenants du « vote révolutionnaire », commencent à nous fatiguer sérieusement.

La fin de l’introduction, n’est pas moins savoureuse :

Aimer la politique c’est assumer aussi un certain amour de la connerie, ou une certaine pitié pour les cons (y compris, et avant tout, tous ceux qu’on cache en soi), ou au moins une dialectique un peu plus subtile entre l’esprit de finesse et l’esprit de connerie. A contrario, ceux qui refusent tout le rituel électoral et méprisent la bêtise et l’inculture de notre personnel politique, certes incontestables aujourd’hui, risquent non seulement de finir par nous dépolitiser complètement à force de raisonnements intelligents mais par ne même pas parvenir à cacher leur propre sottise (parce que crier « tous les mêmes », en termes de simplisme et de populisme, ça se pose là aussi). Pour ces deux raisons, et pour tous ceux qui partagent la même fatigue, nous avons décidé d’écrire ce texte. Nous le faisons une fois. Et puis plus jamais.

Après avoir énuméré toutes les raisons de ne pas voter - « le vrai geste libre serait de ne pas donner sa voix, de ne pas mettre son bulletin dans l’urne, et de faire de ce refus la pointe militante d’une critique » -, les auteurs énumèrent les trois mauvais contre-arguments, ceux qui sont d’usage quant il s’agit de convaincre de la pertinence du vote. Mauvais parce que moraux et culpabilisateurs :

  1. Des gens se sont battus et ont donné leur vie pour le droit de vote. Argument infantilisant façon finit ton assiette, il y a des petits africains qui meurent de faim.
  2. Voter est un devoir. Argument péremptoire et tautologique, qui récuse d’avance tout débat sur la pertinence du vote.
  3. Ne pas voter, c’est voter pour l’autre. En refusant de voter à gauche, tu favorises la droite – et inversement. Argument jugé idiot autant qu’inefficace.

Au « moralisme culpabilisateur » de tels arguments, les auteurs préfèrent des arguments politiques. Et en la circonstance, le premier d’entre eux est le vote contre :  « Votons en 2012 pour barrer la route à Sarkozy ». Un vote contre « le racisme d’Etat qui est devenu la voix commune de tout un gouvernement », contre « une politique qui ne cesse de dresser les pauvres contre les pauvres », contre la poursuite du « démantèlement du service public [et] la mise en place durable et définitive d’un modèle néo-libéral, à la façon d’un Reagan ou d’une Thatcher », contre « la république des petits chefs qui s’est insidieusement mise en place », contre « la politique du fait-divers qui envahit l’espace public et qui revient à placer en criterium du politique le crime dégueulasse ou le viol immonde »…

Parce que nous sommes fatigués d’une clique raciste, xénophobe, autoritariste, nous prendrons donc avec joie le chemin du vote-sanction, comme l’appellent les journalistes. La criminalisation ouverte, affichée, successive de toutes les catégories les plus fragiles de la société, des mineurs transformés en délinquants aux fous transformés en déviants à enfermer, en passant par les Roms à évacuer, nous n’en voulons plus. Et d’abord pour des raisons politiques.

[...] La seule question est double. Elle est de savoir d’une part si, quelle que soit la forme que puisse prendre un gouvernement alternatif au sarkozysme, il pourrait s’avérer pire encore que l’actuel, et d’autre part de savoir si une politique du pire est aujourd’hui souhaitable ou non.

A ces deux questions, il est évidemment répondu que non. Et il s’agit donc en 2012 de voter, afin de voter contre Sarkozy.

Mais il ne s’agit pas seulement de voter pour voter contre. Les auteurs de l’article identifient deux raisons de voter pour. Voter en faveur d’une réforme fiscale et voter en faveur de l’éducation, qui est le double point commun de tous les programmes des candidats « situés à la gauche de Bayrou ».

Pour la réforme fiscale, il s’agit de hurler :

Hurler que nous ne voulons plus que les plus riches voient leurs contributions diminuer quand la TVA pèse plus lourdement sur les plus pauvres. Hurler que nous savons aujourd’hui que l’impôt sur le revenu en France est régressif surtout pour les 0,1% les plus riches (qui en moyenne ont un taux d’imposition de 35% contre plus de 40% pour les 10% les plus démunis). Hurler que ce système inégalitaire est miné par les niches fiscales, les exemptions de taxation sur les hauts revenus et surtout par la moindre taxation des revenus du capital.

Pour ce qui concerne l’éducation :

En matière d’investissement en capital humain, l’Éducation nationale, ou l’éducation tout court, a été passablement laminée par le gouvernement de droite que nous subissons.  Que la gauche fasse vraiment mieux n’est pas sûr. Mais elle pourrait difficilement faire pire. Et qu’elle annonce prendre enfin en compte, à juste titre, la maternelle et l’élémentaire, est un début qui nous intéresse — quand bien même ce ne serait qu’un début, ou un minimum.

Les auteurs notent alors que :

Voter contre un pouvoir en place, voter pour une partie de programme, ne fait sauter personne de joie. Mais reste dans l’expression populaire qu’est le vote la possibilité d’une perturbation rappelant à ceux qui l’auraient oubliée que nos gouvernants préféreraient faire sans nous. [...] Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nos élus craignent le vote. Impossible alors de ne pas profiter de ce rare pouvoir qu’ils nous concèdent.

C’est là leur troisième argument en faveur du vote : sa capacité perturbatrice. « La puissance du vote, c’est que son résultat, s’il peut être ignoré, n’est jamais sans conséquence », plaident-ils. Ajoutant un peu plus loin : « Savoir que l’on vote pour se donner de meilleures conditions pour les luttes et résistances qui suivront, c’est se préserver d’avance de la déception et de la désillusion. »

Vient alors le dernier chapitre de leur plaidoyer en faveur du vote, intitulé Merde aux croyants. Il débute ainsi :

Considérer que le vote est question moins d’espérance et de crainte que de calcul stratégique, c’est se prémunir d’avance contre ces postures boudeuses et infantiles. « Ah, Mitterrand, tu m’as bien déçu », c’est la rengaine chantée par ceux qui refusent de penser sincèrement le vote pour ce qu’il est : un simple moment dans un faisceau de stratégies politiques plus larges.

Défendre une conception pragmatique, non simplement de son vote, mais surtout du moment politique du vote, c’est renoncer d’avance à l’illusion qu’il puisse « changer la vie » et le détacher de ce qu’il trimbale encore de sacralité, de fétichisme et de croyance. Le vote que nous défendons n’est pas un vote de croyance : ce n’est pas le vote de ceux qui ne croient plus, ni le vote de ceux qui espèrent croire, c’est celui qui refuse la téléologie du vote, pour privilégier les pensées du possible.

Et se termine ainsi :

On ne construit pas des rapports de force seul devant son téléviseur le soir des élections, mais en affirmant qu’occuper le vote est déjà un bon prélude pour occuper le terrain. Car si l’espace public nous a été volé comme on nous vole notre temps, il nous appartient.

Voilà.

Un florilège plutôt qu’une synthèse, et qui peut-être aura su vous donner l’envie d’aller lire cet article passionnant dans son intégralité. Je l’espère en tout cas.

Et s’il fallait tout de même d’une phrase faire une synthèse, je pense que ceci pourrait convenir : Refuser le vote c’est se barricader au fond d’une impasse. Choisir de voter c’est en finir avec l’intolérable et entrer dans l’ère du possible.

Mais je ne résiste pas à vous livrer encore de cet article la conclusion en forme de post-scriptum, parce qu’elle est tout simplement délicieuse :

Dans un esprit d’impartialité on voudrait rappeler pour finir que, s’il y a de mauvais arguments pour ne pas aller voter les 22 avril, 6 mai, 10 et 17 juin prochains, il y a pléthore de bons : être étranger et se voir refuser ses demandes de naturalisation depuis 15 ans ; avoir moins de 18 ans ; être déchu de ses droits civiques ; avoir perdu son emploi sous Mitterrand et sa maison sous Jospin ; se faire voler tous ses papiers le matin du vote ; partir le matin des élections vers son bureau de vote et se faire renverser par une voiture ; se faire renverser par une voiture la veille des élections, même l’avant-veille, même par une moto, même une semaine avant si le choc fut mortel ; plus généralement mourir avant le vote d’un accident quelconque, ou d’un cancer, d’une leucémie, d’une attaque cardio-vasculaire, de la grippe espagnole, du rhume (dans tous ces cas, vraiment, soyons justes, rien à redire) ; être dans le coma ; apprendre au moment de rentrer dans l’isoloir que son mari et ses sept enfants viennent de périr dans un incendie ; être interné pour crise mélancolique grave le matin du premier tour, même le matin du second tour ; oublier jusqu’à son propre nom le jour J et errer toute la journée dans les rues en se demandant tout du long pourquoi cette hâte et ce sentiment d’urgence inquiet ; souffrir d’un raptus amnésique et ne plus se souvenir que Nicolas Sarkozy est notre président depuis cinq ans et risque de le demeurer. Tout de même, il y aurait là l’embarras du choix.

mar 102012
 

L’ami Gildan est un fin connaisseur de musique. Se promener dans son petit monde, c’est l’assurance de découvrir – ou de redécouvrir – de petits bijoux. Si je ne m’abuse, il est moins rap ou rock que soul, pop et funk, mais tout de même, j’aime son éclectisme. Ce garçon a du goût.

Cependant, je lui fiche mon billet qu’il ne connait pas – pas encore – 2zer Washington. Encore moins sa dernière chanson, dont je vous livre ici en exclusivité mondiale – ou presque – le clip. Réalisation aussi originale qu’irréprochable – bravo Kamal ! -, avec à l’intérieur deux petites filles que j’aime… et que vous allez adorer.

Ou comment apporter la preuve que de Belleville à La Marsa, la jeunesse a du talent !

Si c’était facile - 2zer washington – directed by Kamal Bagdadi.

 

Je note en passant que Youtube n’a pas su apprécier cette vidéo, jugeant qu’elle contrevenait à ses précieuses conditions d’utilisation, c’est-à-dire à ce fameux politiquement correct qui, par essence, condamne au silence et à la mort toute expression artistique digne de ce nom. La censure n’est jamais que l’arme de la bêtise.

mar 092012
 

La mort des blogsLa mort des blogs. C’est le sujet du jour. C’est tous les trois mois le sujet du jour. Depuis 10 ans.

Poser cette question – les blogs sont-ils moribonds ? – c’est n’avoir rien compris à ce qu’est un blog, à ce qui motive un blogueur, ce qui est sa motivation première.

Je vais faire court, parce que c’est un sujet qui ne m’intéresse pas tant que ça. En gros, contrairement à un journaliste, quand il écrit le blogueur ne pense pas « j’ai quelque chose à leur dire », mais plutôt « j’ai quelque chose à dire ».  Ça n’a l’air de rien, mais la différence est énorme – et explique à elle seule pourquoi, sauf à fermer internet, les blogs ne peuvent pas mourir.

Réfléchissez.

En revanche, force est de constater que ces derniers jours les blogs politiques de gauche – mais il n’existe pas, ou si peu, de blogs politiques de droite (probablement parce qu’ils n’ont rien à dire, les gens de droite) – que les blogs politiques de gauche sont, ces derniers jours, proches du coma. Etrange comme à l’approche de l’échéance, celle-là même que nous attendons tant depuis cinq longues et interminables années, que nous avons soigneusement préparée, un certain mutisme semble gagner la blogosphère politique – de gauche, donc.

Un mutisme tout relatif, c’est entendu, mais tout de même, il semble bien que le nombre de billets quotidien est en chute.

C’est que Sarkozy s’évertue à faire tout le travail.

Il est tellement mauvais, sa campagne est tellement nulle, le creux de ses « propositions » est à ce point abyssal, sa stratégie du mensonge permanent est tellement transparente… Que pourrions-nous ajouter ? A quoi bon s’efforcer de mettre en évidence ce qui l’est déjà ?

Sarkozy ne fait pas de la politique, il fait de la réclame. Cela a toujours été le cas, mais voilà, il n’existe plus désormais personne pour s’y laisser prendre. On sait qu’il n’a rien d’autre à vendre que lui-même, qu’il n’a d’autre ambition pour la France que lui-même, qu’il n’est à la conquête du pouvoir que pour lui-même, et que toute parole qu’il prononce n’a d’autre objet que d’enfumer les électeurs. Mais les électeurs ont été si bien échaudés en 2007 et depuis qu’ils ont désormais acquis de voir à travers les écrans de fumée sarkozistes comme en plein jour.

Il dit : « Si je ne suis pas réélu, je me retire définitivement de la vie politique ». Il le pense peut-être. Ou pas. Peu importe, il ne fait cette déclaration que parce qu’il s’imagine qu’elle est à même de le servir, parce qu’elle humaniserait son image, l’éloignerait du professionnel de la politique qu’il a toujours été et est encore, évidemment. Parce qu’elle donnerait à entendre que sa candidature est un sacrifice qu’il consent pour son pays et ne serait pas uniquement motivé par une ambition personnelle qui le dévore. Ce qu’elle est, de toute évidence.

Il dit… Beaucoup de choses et ce n’est jamais que pour nous raconter une histoire de laquelle émergerait le candidat que les Français auraient envie d’élire et qui serait lui-même. Mais les Français savent désormais que ce n’est pas lui. Ils ne croient plus ni à l’histoire ni à celui qui la raconte. Ils savent, preuves à l’appui, que le conteur est un menteur.

Tirer sur Sarkozy, déconstruire le sarkozysme ?

Mais la maison Sarkozy est déjà par terre, en miettes… Et à la vue de tous, au milieu des décombres, un petit garçon s’agite en tout sens, essaie vainement d’ajuster ensemble les morceaux de sa maison écroulée, s’énerve de n’y point parvenir, traverse la rue sans regarder et s’en va décocher rageusement des coups de pied dans la solide maison d’en face. Qui ne bronche pas.

Nous pourrions alors vanter les mérites de la maison Hollande. Nous le faisons d’ailleurs, avec conviction. Mais là encore, où trouver la motivation de dire, tant les évidences parlent plus fort que nous ne le pourrions ?

Imaginez deux maisons situées de part et d’autre de la grand route. Deux maisons d’hôtes. L’une est un taudis sans toiture, les murs sont effondrés et, dans la cuisine délabrée, les ordures s’amoncellent ; l’autre est aussi solide qu’accueillante, les boiseries sont en bon état, les peintures sont neuves, un fumet agréable s’en échappe et le menu est même affiché sur la porte - les prix aussi. Faut-il vraiment en rajouter, pointer plus encore l’insalubrité de l’une, vanter plus encore les mérites de l’autre ?

Ces derniers jours, les commentateurs politiques se plaisent à gloser sur le manque d’intérêt des Français pour la campagne électorale, autant qu’ils se plaisent à taire l’explication d’un tel désintérêt. Imaginerait-on cependant les foules parvenir à se passionner pour un match de football qui opposerait le FC Barcelone à l’Olympique de Neuilly sur Seine (mais si mais si, ça existe) ?

Vous pensez que j’exagère un peu ? Certes, il serait difficile tout de même de comparer François Hollande à Lionel Messi (putain, ce garçon est encore plus fabuleux que Zidane !), mais voyez un peu qui joue dans l’équipe de Nicolas Sarkozy : Nadine Morano et Claude Guéant, c’était déjà pas terrible. Claude Allègre, ça faisait quand même un peu sourire. On passa aux larmes avec Mickaël Vendetta et Gérard Depardieu. On se tape désormais le cul par terre avec le ralliement de Igor et Grichka Bogdanov

Alors voilà, si les blogs politiques de gauche sont morts, c’est peut-être surtout de rire.

mar 082012
 

Je m’excuse par avance. Cette fois, je n’y résiste pas.

Twitter est un endroit magique. Une sorte de hall de gare planétaire. Des groupes plus ou moins importants se forment, où se tiennent des discussions plus ou moins sérieuses, plus ou moins frivoles. Des gens vont et viennent, grappillent ici et là des bribes de conversations, ajoutent à l’occasion leur grain de sel. Ils se rencontrent, se séparent, se retrouvent. Se taquinent et se disputent. Des filles font les yeux doux, parfois des promesses. Des garçons font les coqs, ou échangent entre eux des blagues salaces. Les éclats de rire fusent. Les noms d’oiseaux aussi, à l’occasion. On y parle politique, sexe, littérature ou recettes de cuisine. On refait le monde. On échange à propos de tout et de rien. C’est un brouhaha immense et pour le promeneur qui va baguenaudant et picorant deci delà il est possible de s’y perdre comme d’y découvrir au détour d’un recoin un peu sombre où se déroule une conversation à mots couverts, d’y découvrir, simplement murmurés, de bons gros morceaux d’humanité.

Il est par exemple sur Twitter, puisqu’il me faut venir à mon propos – taquin ou mesquin, vous en déciderez -, un petit groupe d’irréductibles groupies qui depuis plusieurs mois ne manquent pas une occasion de souligner les qualités de dignité et d’exemplarité dont ne cesse de faire preuve celle en laquelle ils avaient placé tant d’espoirs, étoile désormais déchue, mais l’amour est tenace – et l’idole ne l’est pas moins, il faut bien le reconnaître. Or si la déception fut immense, qui alimenta douleur et rancoeurs, l’espérance ne pouvait tout à fait s’éteindre après que le couperet était tombé. 

De loin en loin, on assite depuis à quelques échanges délicieux où se mélangent subtilement, presque tendrement, aigreur et pudeur. Il suffit alors au passant de tendre un peu l’oreille et s’en régaler – il faut la tendre attentivement car les mots sont à peine prononcés :

 

Il en est ainsi de la femme, tout est dans le potin.
Et dans le potin, tout est dans le non-dit.

Ici, tout est dans le ça…

déc 022011
 

Cela fait un bout de temps maintenant que, périodiquement, on nous annonce la mort des blogs. Le blog n’aurait finalement été qu’un phénomène transitoire, comblant opportunément un vide le temps que le monde s’adapte à la révolution 2.0. Et les blogueurs n’auraient finalement été que des petits amateurs opportunistes bientôt surclassés par les professionnels, les vrais, ceux qui savent ce que public veut. Le public, c’est-à-dire les clients.

Je viens de lire le dernier billet de Marco, sur Alter Oueb. Il a assisté à la détresse d’une de ses vielles amies, détresse sociale d’une femme de 55 ans, détresse d’une déclassée – le terme lui-même est terrifiant -, contemplation d’une vie broyée parmi tant d’autres. Il raconte. Il témoigne. Et puis, il va plus loin, rebondissant sur le discours de Sarkozy à Toulon, hier soir, mettant en perspective les mots irréels de l’un, l’homme politique qui fuit ses responsabilités pourtant écrasantes, et la vie vraie de l’autre. Mise en abime saisissante.

Un tout petit président de la RépubliqueIllustration empruntée chez Le Grumeau

Hier soir, Nicolas Sarkozy a parlé un peu moins d’une heure. Mais il n’a pas parlé aux Français, en responsable politique. Il est – rappelons-le puisque lui visiblement l’a oublié – président de la République depuis bientôt cinq ans, mais il a été aussi Ministre du Budget entre 1993 et 1995, Ministre de l’Intérieur et numéro deux du gouvernement en 2002 et 2003, Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie en 2004, puis de nouveau Ministre de l’Intérieur  en 2005 et 2006. Président de la République en fin de mandat, lui qui demandait du temps en 2007, qui demandait à être juger sur ses résultats, il n’a pas daigné parler aux Français, n’a pas eu la décence de parler à l’ami de Marco, par exemple, pour faire face à ses résultats et assumer sa responsabilité.

Non, devant une salle pleine à craquer de militants de l’UMP, convoyés sur place par cars entiers, il s’est adressé aux électeurs de son camp, oubliant des promesses maintes fois répétées et jamais réalisées pour les répéter encore, et imputant contre toute vraisemblance la situation désastreuse de la France, et donc des Français, l’imputant – je vous le donne en mille – aux 35h !!! C’est-à-dire à une mesure votée en 1998 et mise en place à partir de l’année 2000 – il y a douze ans ! – et que depuis dix ans qu’elle est au pouvoir, la droite n’a pourtant jamais jugé bon d’abroger.

Aujourd’hui, l’ensemble des économistes s’accorde pour dire que la loi sur les 35h a été créatrice de plusieurs centaines de milliers d’emplois et a largement contribué à l’amélioration de la productivité du travail en France. Mieux, la durée réelle du travail en France est supérieure à ce qu’elle est en Allemagne, par exemple. Mais peu importe, il suffit de supposer que Nicolas Sarkozy a raison, que la loi sur les 35h serait effectivement ce qu’elle n’est pas, à savoir la source de tous les maux que connait aujourd’hui l’économie française, ainsi qu’il le disait déjà il y a dix ans, ainsi qu’il l’a répété jusqu’à plus soif il y a cinq ans, durant la campagne électorale de 2007, et depuis encore, en chaque occasion, oui il suffit de supposer cela pour comprendre l’écrasante responsabilité d’une droite qui aurait pu abroger cette loi depuis dix ans déjà et qui ne l’a pas fait, l’écrasante responsabilité d’un Nicolas Sarkozy qui a eu encore cinq ans pour y mettre un terme et qui ne l’a pas fait.

Nicolas Sarkozy ne paie jamais les Français que de mots, de discours et de promesses. Et pendant qu’il parle et s’étourdit de sa propre importance, de plus en plus de Français dégringolent de l’échelle sociale, en sont réduit à verser des larmes de désespoir et de honte en allant chercher quelques denrées alimentaires aux Restos du Cœur – c’est ce qui arrive à l’amie de Marco. Mais jamais Nicolas Sarkozy ne saurait prendre la part qui lui revient dans cette honte. Puisqu’il n’y serait évidemment pour rien, puisque par principe cet homme est irresponsable.

Nicolas Sarkozy prend soin de débuter chacun de ses argumentaires par : « Il faut dire la vérité aux Français », puis il poursuit en proférant les mensonges les plus éhontés. Alors je crois qu’il est plus que temps de dire la vérité à Nicolas Sarkozy, lui dire qu’il n’est qu’un petit bonhomme aussi arrogant qu’il est incompétent et qui restera comme une tâche honteuse dans l’Histoire de la République française, parce que nul autre que lui n’aura eu davantage de mépris pour un peuple qui avais commis l’erreur monumentale de lui accorder sa confiance.

Parce que la politique ça n’est pas seulement l’affrontement de plusieurs discours que nous rapporte avec la plus parfaite objectivité des journalistes consciencieux. La politique c’est surtout de la subjectivité, c’est les effets qu’elle produit sur cette amie que nous avons, cette personne que nous avons croisé dans la rue, cette femme qui pleure ou cet ouvrier qui meurt, autant de vies vécues et parfois de souffrances sociales, de souffrances qui sont les fruits pourris de la politique, c’est-à-dire des décisions prises par les responsables politiques par-delà les mots qu’ils prononcent et qui ne sont d’aucune utilité.

La politique a besoin de témoins. C’est ce que sont les blogueurs. Ils sont le peuple qui raconte, les témoins de notre temps. Ils ne sont pas les seuls, mais ils sont les seuls à échapper au filtre journalistique. Car les journalistes rapportent, ils ne racontent pas. Voilà pourquoi journalistes et blogueurs ne sauraient être en concurrence, comme ne sauraient être en concurrence auprès d’un enfant parents et professeurs. Voilà pourquoi les blogs sont loin, forcément loin d’être moribonds. Ils sont la vie qui fait écho.

Et parfois, tant la vie palpite dans les blogs, on s’en va tuer le blogueur pour mieux faire taire le témoin.

déc 012011
 

Jeudi 1er Décembre 2011, Nicolas Sarkozy est en campagne électorale à Toulon, où il va évoquer la crise. Une bonne occasion de faire mes premiers pas dans le live blogging.

Il parle, je commente, et la page se met à jour toute seule. En prime, tout est reversé dans twitter.
Si j’ai bien tout compris… 

 

20.31

Bon, c’est rigolo le Live Blogging - 
Même tout seul :-)  

20.28

C’est fini.
Ouf, qu’est-ce qu’on s’est fait chier !

Des mots. Du creux. Le vide.

20.27

Résumons : une nouvelle réunion, une nouvelle règle, un nouveau traité… Bref, des mots ! #sarkopiposhow #toulon2

20.23

Et hop, voilà la règle d’or. Une règle pour l’avenir pour effacer les échecs du présent.

20.20

Sarkozy :  Ministre du budget de 93 à 95. Ministre de l’Economie sous Chirac. Et Président depuis 2007. via @nobr_

20.18

Sarkozy appelle « La Vérité » ce qui n’est que sa vérité, c’est-à-dire ses mensonges. #sarkopiposhow

20.13

« Nous avons besoin de plus de discipline » : et voilà le moins de souveraineté.

20.12

« Je ferais tout pour que la France et l’Allemagne convergent »… vers l’Allemagne et plus d’austérité.

20.10

Vient bientôt le moment où il explique pourquoi il va se mettre à genoux devant Merkel #toulon2 

20.07

Sarkozy, il est pas au pouvoir depuis cinq ans ? Depuis dix ans même !

20.06

Du vide, du vide, et encore du vide. 

20.03

« Pour le chômage, une solution : faire une réunion » T’es sûr là ?

20.01

Sur le chômage, rappelons la réalité d’un bilan : http://www.avoodware.com/chomage-bilan-sarkozy/

20.00

« Tout va de mal en pis. Poursuivons la même politique. »

19.59

Toujours le même discours. Toujours les mêmes mensonges. Toujours la même politique.

19.55

« Eliminer nos dépenses inutiles en garantissant le service public ». L’école ? La police ? La santé ?

19.53

Nous venons d’entrer dans le travailler plus et gagner moins !!!

19.52

3 façons de répondre à la crise : 1- la nier, 2- l’austérité, 3- travailler plus

19.49

Sarkozy parle, parle et tente de noyer le poisson de ses responsabilités.

19.45

La dette ? 700 milliards de plus depuis Sarkozy #UMPanique

19.43

Les Etats ont sauvé les banques en 2008. En 2011, les banques achèvent les Etats.

19.42

C’est l’austérité qui empêche la croissance.

19.40

Aujourd’hui, Sarkozy a inauguré sa 35ème taxe !

19.39

« Chacun a dû faire des sacrifices ». Sauf les banquiers. Sauf les riches.

19.39

« Dire la vérité »… mais faire le contraire

19.38

3 ans après : 4 millions de chômeurs et 1700 milliards de dette !

19.37

Dire la vérité ? 

19.35

C’est donc un meeting !

19.34

Rappelons que le petit Nicolas a fait relire son discours par la grande Angela #Merkel

19.32

Et bien sûr, vous pouvez commenter ci-dessous. Je crois…

19.30

Donc, live blogging exclusif sur http://www.avoodware.com/sarkozy-toulon-live-blogging/

19.24

@sebmusset annonce que le hashtag officiel sera #sarkopiposhow

19.21

Oui ! J’ai trouvé comment effacer / éditer une entrée.

(J’ai l’impression de m’amuser tout seul, mais au moins je m’amuse)

19.15

Y a un hashtag officiel ?

19.00

Essayons une petite video : 

18.58

Jusque là, tout va pas trop mal. Non ?

18.55

Bien. Phase de tests. Il me reste 35mn pour comprendre comment fonctionne le machin.

nov 082011
 

Lulu - Robert Wilson - Lou Reed - Frank Wederkind - Angela WinklerAvant toute chose, il y a la lumière et la couleur. Du noir et du blanc. Et puis les gants verts de Lulu. Le rouge de la lanterne, de sa robe de prostituée, et finalement de son sang. Lumière sur les visages, tantôt blafards, tels des ombres spectatrices, fantomatiques, tantôt d’un blanc éclatant, inquiétant, dramatique. Lumières froides des néons – très à la mode dans les théâtres ces temps-ci,  les néons… Lumière blanche et froide, disposée ça et là, au milieu de l’obscurité noire. L’hommage du théâtre à un certain cinéma. Nostalgie d’un certain esthétisme. Et c’est très beau, époustouflant de beauté.

Le décor bien sûr. Mais la lumière est le décor. Le reste est lignes et perspectives. Le cadre d’un tableau. Les marches d’un escalier. Une route bordée d’arbres. Les néons encore… Et puis les comédiens, silhouettes et courbes dans ce décor tout en lignes droites, pantomimes grimés de blanc et costumés de noir.

La musique, évidemment. Lou Reed donc. Choeur rock – et on se souvient là que le rock pour Sophocle de Bertrant Cantat sonnait déjà très juste dans Des Femmes de Wajdi Mouawad… Lou Reed donc, mais mis en bouches par les comédiens d’exception du Berliner Ensemble. D’ailleurs Robert Wilson confie qu’il a d’abord choisi Angela Winkler, qui interprète Lulu, pour le timbre de sa voix, sa douceur à peine réelle.

Les comédiens donc. Leur présence phénoménale. Des artistes qui ne donnent pas dans la demi-mesure, qui sont là, sur la scène, incarnations profondes de leurs personnages, incarnations fondamentales. Impressionnantes.

Spectacle à l’esthétique parfaite, mis en lumière et en musique, mis en scène, chorégraphié et joué avec un souci du beau d’une précision redoutable. Au point qu’on en vient à se demander si c’est encore du théâtre. Et c’est là mon premier reproche – mais est-ce un reproche ? Ce Lulu de Robert Wilson, est-ce véritablement du théâtre ? Je ne sais pas. Sans doute. Peu importe après tout, puisque c’est si beau… et si toute cette beauté n’était pas si écrasante qu’on en viendrait à devoir se passer de toute émotion.

Et c’est mon second reproche, plus fondamental celui-ci, parce qu’à la fin, toute cette beauté, toute cette précision chirurgicale dans le beau, cet esthétisme forcené, tout ce formalisme de la pureté, ce dépouillement, cela en devient à peu près aussi aseptisé qu’un bloc opératoire.

Car enfin quoi ! Lulu, ça raconte l’histoire d’une femme et peut-être même de La Femme, sa féminité, son érotisme, son corps, son cul et son âme, son ingénuité et sa perversité, sa tragédie. Pas une histoire proprette, non ! Une petite fille abusée par son père, tiré du ruisseau par un pédophile fortuné, une petite fille qui devient femme avec ça, qui rencontre des hommes, le désir, le plaisir et puis l’amour et la mort. Une femme dans un monde d’hommes, son ascension et puis sa chute. Une vie qui n’évite pas la saleté et le vice, les souillures, le sexe et la violence, le sang et les larmes – le rire aussi, mais pas toujours ce petit rire de jeune fille qui court dans un pré, cheveux au vent… Une sale vie, grossière et tragique à souhait. Une vie de putain ! Une mort de putain aussi – Lulu est éventrée par Jack… le bien nommé.

Mais tout cela reste dans le non-dit d’un spectacle envoutant par sa beauté, sa tant formelle beauté. Et seuls les spectateurs avertis, ceux qui connaissent leurs gammes, l’histoire de Lulu, possèdent la clé qui mène jusqu’à l’envers de ce sublime décor. C’est regrettable – comme est regrettable aussi que le rôle de Lulu ait donc été confié à une Angela Winkle qui pour être géniale, extraordinaire à voir et à entendre, n’en a pas moins près de 70 ans…

Certes, le théâtre possède ceci de merveilleux que tout est permis, qu’un homme peut jouer le rôle d’une femme, qu’un comédien âgé peut tenir le rôle du jeune premier et qu’un cadre de porte permet de figurer tout un appartement, il n’en demeure pas moins que faire le choix d’une mise en scène à l’esthétisme aussi épuré et placer en son centre une comédienne d’un âge qu’on s’autorisera à qualifier d’avancé, faire ce choix interdisait d’office toute intrusion dans une dimension plus sensuelle, plus charnelle, c’est-à-dire plus septique – où le putride et le sordide auraient pu se frayer un chemin et au bout duquel aurait pu naître une émotion pour le destin pourtant tragique de Lulu.

Trop de beauté crée trop de distance.
Demeure la beauté.

Demeure la beauté.