Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami
Kafka sur le rivage : un très grand roman
Kafka
Tamura a quinze ans quand il quitte le domicile paternel. Il en
avait quatre lorsque sa mère en avait fait autant, l'abandonnant à
son père. Il fugue et entreprend un parcours initiatique au terme
duquel il lui aura fallu comme de bien entendu tuer son père et
coucher avec sa mère pour devenir. "La vie est une métaphore", ce
qui ne rend pas pour autant les choses simples.
Nakata est un vieil homme pas très intelligent et incapable d'abstraction. Mais il sait converser avec les chats et faire pleuvoir des poissons. Fort de son esprit simple, ignorant les causes et les conséquences, il fait ce qui doit être fait. Par delà le bien et le mal, instrument innocent du destin, il permet à la métaphore de s'accomplir.
Kafka sur le rivage est un roman d'une richesse poétique époustouflante. Il vous emporte et vous change, comme tout ce qui est beau. J'ai toujours pensé que l'humour était indispensable à l'art, ce livre en est la confirmation. Haruki Murakami est incontestablement un des très grands auteurs du moment. Il nous offre là un très grand roman.
Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, aux éditions Belfond
"Kafka sur le rivage", de Haruki Murakami
L'Art de la Joie, de Goliarda Sapienza
L'Art de la Joie : juste un extrait
Une
gourmandise sucrée-salée de quelques 600 pages. Le livre d'une vie,
celle d'une femme insoumise à travers son siècle italien. L'Italie
comme on la suppose, c'est-à-dire comme on l'aime. Une femme que
l'on voudrait avoir bien connue. A dévorer lentement... pour de
chaque page savourer le nectar, de chaque mot la poésie brutale. Un
roman dont chaque page est un roman. Quelques mots extraits de ce
livre fulgurant de Goliarda Sapienza, comme une mise en
bouche - morceaux choisis pas tout à fait au hasard :
Que faisais-je au milieu de ces stylos et de
ces crayons alignés sur mon bureau ? Ou était-ce un autel ? J'avais
commencé par jeu... Mais en regardant en moi-même je vis mon avenir
: prise dans ce traquenard, les jambes coupées par le piège "d'être
quelqu'un". J'avais fui le couvent ; mais la religiosité jetée par
la fenêtre ressurgissait par quelque trou de ma chambre,
chevauchant le rat de l'esthétique. Je le vis, le rat mystique. Les
yeux couleurs de rouille de l'insatiabilité scrutaient, voraces,
des recoins ombreux. Ils épiaient ma jeune chair, ma poitrine, pour
trouver une fissure et entrer en moi et ronger l'ossature de mon
squelette soudée par la joie. L'arrêtant net, je sus que je m'étais
justement méfiée, et que quelques instants d'inconscience encore
m'auraient fait tomber hors de la réalité en proie à cette drogue
nommée "artiste", drogue plus puissante que la morphine et la
religion. Il comprit et il détacha son regard du mien pour
s'enfuir.
[extrait de "L'Art de la Joie" de Goliarda Sapienza, aux éditions
Viviane Hamy.]
"L'Art de la Joie", de Goliarda Sapienza
Luz ou le temps sauvage, de Elsa Osorio
Luz ou le temps sauvage : tendre et fort
A la naissance de
son premier enfant, Luz a l'intuition du secret qui entoure les
circonstances de sa propre venue au monde. La jeune femme part
alors à la recherche de ses origines et le lecteur se retrouve avec
elle plongé dans un morceau de l'histoire tourmentée de
l'Argentine, l'histoire d'une dictature militaire et son cortège
d'atrocités, un temps sauvage où régnait la peur et la répression,
où des êtres proches disparaissaient, étaient emprisonnés, torturés
et assassinés, où l'on l'on retirait les nouveaux-nés à leurs mères
"subversives" pour en fournir comme d'une marchandise les familles
"respectables", proches du pouvoir militaire. Les mères
disparurent, les enfants grandirent dans l'ignorance de leur propre
sang et, plus tard, les grands-mères s'organisèrent pour rechercher
les enfants de disparus et les rendre à leur véritable
identité.
Avec le soutien des Grands-Mères, Luz parvient à reconstituer le fil des événements qui la conduisirent du ventre de sa mère au bras de la fille d'un lieutenant-colonel tortionnaire. C'est à son père qu'elle a fini par retrouver qu'elle en fait le récit. Un roman d'une très efficace finesse qui emporte le lecteur dans sa fluidité lumineuse et parvient sans forcer à l'émouvoir. J'ai beaucoup aimé. A lire et à déguster.
Luz ou le temps sauvage, de Elsa Osorio, aux éditions Métailié
"Luz ou le temps sauvage", de Elsa Osorio
Un parmi "Cent Mille Milliards de Poèmes" : le mien !
C'était à cinq o'clock que sortait la
marquise
Pour de fin fond du nez exciter les arceaux
La découverte alors voilà qui traumatise
Et tout vient signifier la fin des haricots
Il déplore il déplore une telle mainmise
Le vulgaire s'entête à vouloir des vers beaux
L'un et l'autre ont raison non la foule imprécise
À tous n'est pas donné d'aimer les chocs verbaux
Le poète inspiré n'est point une polyglotte
Le lâche peut arguer de sa mine pâlotte
Les croque-morts sont là pour se mettre au turbin
Ne fallait pas si loin agiter les breloques
Grignoter des bretzels distrait bien des colloques
Le mammifère est roi nous sommes son cousin
Sonnet composé à partir et extrait de "Cent Mille Milliards de Poèmes" , de Raymond Queneau
Composez le vôtre... et placez-le en commentaire, ci-dessous.
NB : Au cas où il vous viendrait la bonne idée d'acheter le livre, ayez bien soin de noter cette utile précision, apportée par Queneau lui-même : "En comptant 45s pour lire un sonnet et 15s pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails)", soit tout de même près de 200 millions d'années...
Un parmi "Cent Mille Milliards de Poèmes" : le mien !
De la meilleure manière d'enculer les mouches
LES MOUCHES
A Jean-Paul Sartre
Des hommes se promènent dans la rue.
Certains ont l'oeil éteint comme une chaussette
sale
Une morve récurrente leur obstrue les cornets du
nez.
D'autres, brillants, le regard vif
Tournent leur canne en s'en allant.
Tous sont des enculeurs de mouches
Mais il y a deux façons d'enculer les mouches
:
Avec ou sans leur consentement.
Boris Vian
De la meilleure manière d'enculer les mouches
Ma bibliothèque idéale
Le coup de l'île déserte
Faisons l'exercice. Je suis une sorte de Napoléon
qu'on envoie en exil au loin, sur une petite île. Je prépare ma
petite valise bibliothèque. Je prends (dans l'ordre où ils me
viennent à l'esprit) :
- "Ulysse", de James Joyce (parce qu'après deux lecture et demi, il
me reste tant à comprendre)
- "L'Enfer", de Henri Barbusse
- "L'Homme qui rit", de Victor Hugo
- "La Bible", dans sa "nouvelle traduction" (parce que, je dois
bien l'avouer, je suis très loin encore de l'avoir parcourue dans
sa totalité...)
- "Tieta d'Agreste", de Jorge Amado
- "Pourfendeur de nuages", de Russell Banks
- "Le Voyage d'Anna Blum", de Paul Auster
- "Septentrion", de Louis Calaferte
- "Demande à la poussière", de John Fante
- "Sexus", de Henri Miller
- "Ocean mer", d'Allessandro Barrico
- "Le Maître et Marguerite", de Mikhaïl Boulgakov
- "A la merci d'un courant violent", de Henri Roth
- "Les Mille et une nuits" (bien sûr !)
- "Beloved", de Toni Morrison
- "Le Voyage au bout de la nuit", de Céline
- "Si c'est un homme", de Primo Levi
- "La Storia", d'Elsa Morante
- "Le grand cahier", "La preuve" et "Le troisième mensonge"
(trilogie), d'Agota Kristof
- "La Vie mode d'emploi", de Georges Perec
- "Belle du Seigneur", d'Albert Cohen (mais aussi "Solal" !)
Et puis, parce que je cours depuis toujours après
le moment propice pour les lire enfin - je sais, c'est une grave
lacune de ne l'avoir encore fait :
- "A la recherche du temps perdu", de Proust
- "Confessions", de Rousseau
- "Mémoires d'outre-tombe", de Chateaubriand
Un peu de théâtre aussi, bien entendu : Shakespeare, Tchekhov, Beckett, Ibsen... Molière, Corneille... et puis quelques tragédies grecques, évidemment.
Il y a des oublis, c'est certain. Je n'aimerais pas qu'on m'expédie sur une île déserte.







