Pomper n'est pas inspirer
L'homme,
pas très grand, semblait fragile. Un corps frêle surmonté d'un
visage émacié, creusé jusqu'à l'os. Jambes et bras d'une maigreur
extrême. Nul besoin qu'il fut allongé dans ce cercueil pour
comprendre qu'il était mort.
Nul besoin qu'il fut allongé dans ce cercueil pour comprendre qu'il était mort ?
Déjà hier…
D'où me vient cette fixation ? Je fouille en moi, je n'ai pas la réponse. Laissons cela. Laissons les mots venir, ne pas les refuser, ne pas les refouler. Accepter la règle du jeu. Improvisation, écriture libre… Libre ?
Je triche. Je fouille en moi, je remue la masse des souvenirs. Il y a bien quelque part, en moi, un petit souvenir duquel je puisse tirer quelques mots et qui m'éviteront d'en revenir au tragique. La mémoire est une muse acceptable, après tout…
Rien. Une phrase seulement. Je ne vois pas bien ce que je pourrais parvenir à en tirer. Pomper n'est pas inspirer. Tu parles d'une phrase ! Pomper la mémoire pour trouver l'inspiration. Pomper la muse… Pour sûr elle n'aimera pas.
Pomper, inspirer, expirer. Une ellipse acceptable, peut-être, autour de l'acte d'écrire. Aller, voyons ça - je n'ai rien d'autre.
Pomper dans les souvenirs. D'abord pomper dans les souvenirs. Tout part de là, nécessairement. L'écrivain n'a pas d'autre matière à modeler. Tout part de soi.
Et puis inspirer, c'est-à-dire transformer, remodeler, sublimer si possible. Créer. Oui, c'est là qu'on peut se prendre pour Dieu, quand vient l'inspiration, cette douce transe. Créer, donc.
Enfin, expirer. Et là il s'agit de livrer au monde, à l'extérieur de soi, ce qui s'est façonné à l'intérieur. Permettre à ce qui a été créé d'être habité par l'Autre. Phase laborieuse où beaucoup est affaire de technique, parfois d'artifice.
Combien se contentent en réalité de pomper d'abord et d'expirer ensuite, auxquels manquent alors cruellement la dimension artistique ? Pompeux petits écrivaillons que nous sommes.
Surtout, expirer c'est mourir, encore. Et encore.
Source : Pomper n'est pas inspirer
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La mort n'est rien
Il
avait cessé tout commerce avec les médecins depuis qu'il avait
obtenu la certitude d'être vraiment malade. Puis la confirmation de
cette certitude. Compté, le temps lui était devenu un bien des plus
précieux. Puisqu'ils étaient incapables de le guérir, il n'allait
pas gaspiller du temps pour une chimiothérapie qui ne pouvait qu'au
mieux lui en faire gagner un peu.
Etrangement, la conviction que cette fois il ne s'en sortirait pas, ou au contraire que la sortie était toute proche, avait été un soulagement. Sans espoir, pas de désespoir. Pas de larmes. Il se sentait serein, plus qu'il ne l'avait jamais été. Plus qu'il pensait pouvoir possible de l'être.
Jusque là, il avait pensé que la mort ne pouvait être qu'un poids et un effroi. Et parce que la mort était inéluctable, l'existence en devenait une tragédie. Mais plus maintenant. Il ne s'agissait désormais plus que de gambader sur le chemin et le parcourir de bout en bout. Un pas après l'autre, profitant de chacun. Parce que rien en réalité n'existe en dehors du présent. Voilà ce qu'il avait compris.
Et il ne perdait pas non plus son temps à s'arrêter sur de tels lieux communs. Il se contentait de vivre chaque instant, ou d'être vécu par lui, puis par le suivant, existant pleinement à l'intérieur de chacun, découvrant que le présent est une éternité de tous les instants.
Puis il est mort.
Il est mort, voilà tout. Il y eut simplement un instant où il ne fut pas, et il ne fut plus. Il avait évité d'agonir.
Et je me dis alors qu'il faudrait que je parvienne à ne pas le pleurer.
Source : La mort n'est rien
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Juste avant que le sang ne coule

Le tragique peut-il être esthétique ? La laideur du drame peut-elle cohabiter avec la beauté d'un instant ?
Un seul instantanné - oui, c'est le mot ! - peut-il figurer toute la parabole qui de la vie conduit à l'art, où elle se trouve sublimée ?
Depuis que je suis tombé sur cette photo chez Rimbus - tombé littéralement en arrêt - je m'interroge.
Comment est-il humainement possible que j'aime cette photo ?
Si je devais nommer cette image, cet instant figé où tout s'est produit déjà, et rien encore pourtant, parce que la compréhension de que cela signifie n'a pas eu le temps de cheminer jusqu'à la conscience de l'homme encorné, ni à celle du taureau qui en est probablement dépourvu - de conscience, pas de cornes -, non plus qu'à celles des spectateurs hurlants d'admiration et d'effroi, ni même à celle du photographe dont le doigt vient de se crisper sur le déclencheur, cette oeuvre aurait pour titre : « Juste avant que le sang ne coule ».
Et la corne lui sortant par la bouche, le malheureux torero rengorge un cri rendu impossible. Juste avant que le sang ne coule et la vie ne s'échappe. Avant la douleur, aussi.
Source : Juste avant que le sang ne coule
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Loin des yeux

Crédit : Robert Lubanski
Il dort. Sa respiration paisible, indifférente, me fait mal. Comment parvient-il à dormir ? Je suis épuisée. Je ne dors pas. Mon corps a explosé, n'est que douleurs et douleurs, pieu fiché dans mon ventre, tripes lacérées, cœur dynamité et qui bat comme hurlerait un loup à la lune. La fièvre ne me laisse aucun répit. Je suis secouée par des rafales de frissons, entrailles déchirées, membres démembrés et gisants. Sang qui palpite et me brûle, tambourine à mes tempes, tambourine le rythme effréné du temps qui refuse de passer, parce que plus rien ne passe. Parce que rien ne passe plus, ni la douleur ni la douleur. Nuit éternelle de ma vie brisée tandis que lui s'est endormi. Il a pleuré encore un peu, et puis il s'est endormi. Il dort comme s'il suffisait de ne se soulager que de quelques larmes. Je lui en veux. Bouffées de chaleur et bouffées de haine. Parce que je l'aime. Je voudrais m'asseoir sur lui, planter mes ongles dans ses yeux, ficher sa queue en moi et le chevaucher jusqu'à ne plus sentir aucune autre douleur que lui en moi lacérant de l'intérieur mon ventre opprimé. Sang contre sang. Je le ferai s'il se pouvait qu'il ne s'éveille pas, s'il se pouvait qu'il ne s'éveille plus. Que jamais plus il n'ouvre les yeux comme s'ouvrirait le rideau du théâtre de ma vie amputée déchiquetée saccagée.
Je me suis levée. J'ai choisi des sous-vêtements noirs et enfilé une robe blanche. Courte et très près du corps afin qu'ils regardent mon cul et ignorent ma blessure béante et qui les engloutira tous. Dans une petite valise j'ai fourré quelques affaires, une brosse à dents, mon parfum d'avant, quelques livres. Je n'ai pas emporté sa photo. J'ai attrapé mon sac et laissé les clefs sur la table de l'entrée. Sur le miroir de la salle de bain, je n'ai pas dessiné au rouge à lèvre mon cœur brisé ensanglanté calciné. Je suis allée aux toilettes et j'ai vomi. Et puis je suis partie.
Je ne la tiendrai plus par la main. Je traîne ma valise sur le pavé mouillé d'une ville que je quitte. Mes talons claquent claquent claquent. Elle a blotti sa petite main dans la mienne et puis elle a fermé les yeux, éteignant à jamais les couleurs du monde. Mes talons claquent claquent claquent, lacérant de l'intérieur mon ventre lacéré déchiqueté saccagé. Elle avait ses yeux et ils se sont refermés. Nuit noire, jour blanc. Jours noirs, nuits blanches.
Ce texte répond à l'invitation de Rimbus à participer au Jeu d'écriture n°3 initié par Madame Kevin.
Je transmets à mon tour le flambeau à Maghnia, Arf et Le Monolecte. Je ne sais si Nicolas a déjà reçu son petit carton, mais dans le doute voilà qui est fait - parce que sans lui, j'aurais éventuellement envisagé de me défiler. Na !
Source : Loin des yeux
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Insomnie
Repliée
en bouton. Fermée. Butée même. Fleur rouge posée sur le drap blanc.
Rivière aux eaux noires sinuant sur sa peau de lait. Son souffle
m'ignore et mon désir saigne.
Je compte le temps qui passe et m'efface au long de la délicate ligne lasse de son dos tourné. Lente et douce courbe d'une hanche blanche où le papillon de mon regard se languit. La lune blafarde nous regarde de son oeil blanc et rond, et je pleure sur l'endormie.
Roulent et tombent mes larmes sur le bloc de granit froid de son rêve paisible aux portes closes. Perle un baiser obscur et désespéré sur mes lèvres assèchées. Palpite mon sang. Saigne mon désir. Perle un baiser.
Sa nuque tressaille, se crispe, chasse l'intrus, l'impudent, l'obscène idée d'un baiser tendre et aussitôt rengorgé. Son goût amer. J'ai mal.
Et l'oeil rond et blanc de la lune qui se marre dans mon dos depuis le fond de toutes les ténèbres. Bouton vermillon dans sa lumière blafarde. Replié. Fermé. Tâche de sang posée sur le drap blanc. Sang rouge, sang noir. Mes mains tremblent qui lui veulent du mal. Mes mains tremblent.
Lame froide et éclat de lune. Son cri est un silence qui hurle le silence. Blancheur maculée. Lune rousse. Rivière noire jaillissant à la source chaude de son flanc déchiré. Elle n'a jamais été aussi belle.
Tu es belle. Je le lui dis. Elle ne comprend pas. Je le lui dis encore. Tu es belle. Son regard écarquillé qui chavire et se révulse. Elle comprend. Je l'embrasse. Je l'enlace. Je suis l'endormi.
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Source : Insomnie
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Neuf neuf neuf (révolution 9)
Neuf neuf
neuf je suis un homme neuf. Petite comptine de la révolution
intérieure. Neuf neuf neuf je me remastérise les connexions
synaptiques et hop hop hop je suis tout neuf. Révolution.
Révolution. Je tourne. Je tourne en rond. J'étais celui-ci, un
petit tour sur moi et hop je suis celui-là. Ils ne voient pas la
différence. Passent les passants. Les satellites tournent aussi.
Tournent tournent tournent et me font marrer. Passent les
ignorants. Tête basse. Oeil morne. Marre marre marre. Qui est qui.
Qui est quoi. Je suis là. Qui est elle. Seul seul seul où sont les
meufs. Petits minous et leurs mitaines. Vie de chien vie de chatte.
Vies à quatre pattes. Bête à deux dos. Vivre et mourir neuf fois.
Petites vies petites morts et grandes teufs. Neuf neuf neuf Paris
sur le pont neuf. Nuit neuve et noire sous la lune rousse. Faire un
double noeud de neuf. S'amarrer, se marrer, larguer les amarres.
Neuf neuf neuf et saute dans la marre. Plouf plou plouf. Petit chat
échaudé. Petit chat qui craint l'eau froide. Petit chat qui fume et
qui miaule sur la gouttière. Solitaire. Goutte à goutte la vie qui
goutte. Ploc ploc ploc petit saut dans la grande flaque. Fais pas
l'enfant. Homme enfant qui aime la femme enfant. Homme enfant qui
met au monde l'enfant enfant. Qui met au monde le monde et aux
ordures les ordures. Neuf neuf neuf le monde est tout neuf. Aux
ordures les ordures. Où sont les keufs. Sous la lune je suis tout
neuf. Lune ronde lune blonde. Noyaux de prunes. Tac tac tac j'en ai
ma claque. Talons aiguilles qui font la guerre sur le pavé. Jupe
courte jupe longue. Reflet de lune dans la flaque. Reflet noir sur
le bitume roux. Coule coule coule son sang noir. Oeil en amande et
éclair d'argent. Larmes sèches et noyaux de prunes. Petite chatte
ne miaule plus. Boum boum boum sous son sein blanc. Silence sur le
pont neuf. Révolution du silence. Je tourne. Je tourne en rond. Cri
au fond de la gorge. Passent les passants sur le pavé ignorant.
Ramasse les ordures. Sèche les larmes. Silence tout neuf. Tourne
tourne et retourne. Caillou dans l'eau. Rond dans la marre. Ventre
de la nuit qui s'arrondit. Son enfant à paraître. Aube noire et
petit matin blanc. Tout doit disparaître. Nuit nuit nuit. Tout a
disparu. Veau vache et boeuf. Abattoir de la nuit. Abattoir du
jour. Sang sang sang. Vie qui coule. Eau qui lave. Vent qui chasse.
Neuf neuf neuf je suis un homme neuf.
Crédit photo : Brassaï
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Source : Neuf neuf neuf |
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Le syndrome de Pygmalion
Il la regarde, fait
une moue. Ça ne va toujours pas. Les yeux d'abord. Les yeux
surtout. Le regard ne possède pas la clarté voulue, ce pétillement.
Trop de noirceur, de froideur même. Il avait espéré créer au fond
de ses yeux noirs un regard à la fois chaud et lumineux. Il le
découvre sombre et glacé. Et puis la hanche. La courbe est trop
marquée, un peu grossière. Quand elle se déplace, elle semble
lourde, lestée, comme plantée dans un sol boueux, comme si chaque
pas était un déracinement. Elle parle, elle chante, elle rit. Il
émane d'elle intelligence et candeur, humour et légèreté. Elle est
délicieuse, pense-t-on tout d'abord. Cela ne dure pas. Rapidement
on s'ennuie. A la fin, on est irrité par le son de sa voix qui rend
trop le cristal et l'on y perd encore de la chaleur, quand son
parfum en diffuse de trop. Elle sent bon pourtant, merveilleusement
bon, au point qu'il se dit que c'est finalement ce qu'il a le mieux
réussi. Il en serait presque satisfait s'il n'y cherchait en vain
la subtile touche érotique qu'il y avait souhaitée. Les effluves
vaginales surtout. Il a beau fourrer là son nez, il n'y retrouve
rien de la nécessaire bestialité qu'on espère toujours y deviner.
Il l'examine encore, doutant de plus en plus que la magie puisse
tout de même opérer. L'aimer, voilà ce qui saurait couronner tant
d'efforts consentis pour son oeuvre. Le dessin du sexe est certes
parfait. Et les cuisses et le ventre et les seins. De toute beauté
aussi. Un grain de peau sublimement soyeux - presque trop sur
l'aimable rondeur des fesses, constate-t-il avec dépit. La main
risque de glisser avant que d'avoir eu le temps de s'émouvoir. Et
la cambrure des reins. Elle file avec élégance jusqu'au creux
délicat de la nuque, là où échouent tous les baisers. Il soulève
ses longs cheveux et l'embrasse là, avec un peu d'espoir encore, et
découvre qu'en cet endroit crucial, qu'en cet endroit aussi, un
il-ne-sait-quoi désamorce toute charge érotique. Il comprend
soudain son erreur. Trop de perfections. Trop de perfections, voilà
l'imperfection. Tout recommencer. Il a pris sa décision. Tout
recommencer encore. Il aurait dû s'en rendre compte avant que de
lui insuffler la vie. Elle va maintenant pousser d'insupportables
petits cris à la vue du couteau. Elle suppliera de l'épargner. Elle
ne comprendra pas. Il n'a pas la faculté de renoncer et n'a d'autre
choix que de la détruire s'il ne peut l'aimer tout à fait. Elles ne
comprennent jamais.
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Source : Le syndrome de Pygmalion |
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Aimer
Dire "je t'aime" n'est pas aimer.
Aimer est un verbe d'action.
Sourire est une manière d'aimer, par exemple.
Et si je proclame que "je mange", ça ne me nourrit pas.
Aimer.
Les mots n'y suffisent pas.
D'un autre côté, les mots flattent, touchent
et finalement caressent.
« Comme tu es jolie et comme je t'aime ! »
Ça ne mange pas de pain et ça peut nourrir son homme.
Ce n'est pas la chair qui est faible, c'est l'esprit.
Tant mieux.
(et tant pis pour le divin)
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Source : Aimer |
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Petit poème câlin
Prenez un
coquelicot
Eteignez la lumière
Il n'en devient pas incolore
Cueillez une fleur sur un oranger
Faites cessez le vent de souffler
Elle n'est pas inodore
Et quand j'imagine
Mes lèvres posées sur vos lèvres
Papillon sur le pétale d'un coquelicot
Jouant sur son velours
Et que d'émotion j'oublie alors de respirer
Vous n'êtes pas non plus sans saveur
J'ai trop d'imagination
Sans doute
...
Votre tristesse est l'obscurité qui se
fait
Et le vent qui cesse
Et l'oubli de soi
Elle ne vous efface pas
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Source : Petit poème câlin |
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M comme Voyage
Il
me plairait tant
si vous saviez
aller de ci de là
me promener
chercher
trouver parfois
jouer
expérimenter
éprouver
insister
recommencer
soulever
effleurer
toucher
presser
cueillir
recueillir
goûter
savourer
titiller
taquiner
partir
revenir
languir
sentir
ressentir
voyager
découvrir
recouvrir
entrer
rester
sortir
explorer
donner
prendre
disputer
partager
tournoyer
soupirer
chanter
miauler
rugir
crier
rire
sourire aussi
et puis me taire
Il me plairait tant de vous aimer
Si vous saviez

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Source : M comme Voyage |
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Le visiteur
L'enfant
est malade. Richard tient la main fiévreuse de l'enfant. Sur son
front brûlant, il a appliqué un linge humide. L'enfant tousse
faiblement, une petite toux un peu ridicule, comme surfaite. Il est
épuisé, à bout de forces. Le soir tombe. Cela fait maintenant trois
jours et deux nuits que cela dure. Richard regarde l'enfant, ses
joues sont creusées, il a maigri déjà. De ses yeux à peine
entrouverts filtre un regard inexpressif et las. Il respire
difficilement et chaque inspiration semble lui coûter un effort
presque insurmontable.
« Tu as mal ? », demande Richard. Non, fait doucement l'enfant de la tête.
« Je dois y aller maintenant. Tu sais ? »
L'enfant sait. Il ferme les yeux.
Richard glisse délicatement la main de l'enfant sous la couette, retourne le linge humide sur son front, puis se penche jusqu'à son oreille : « Ça va aller. On se voit dans douze jours. Je t'aime fort, tu sais. » Il passe sa main sur son visage, dépose un baiser sur sa joue et s'en va. Et l'enfant garde les yeux clos.
Quand il arrive dans la cuisine, elle regarde sa montre en hochant la tête. Son visage est fermé, ses sentiments calfeutrés. Elle le raccompagne jusqu'à la porte : « Si besoin, je t'appelle. »
Le médecin a dit que c'était la grippe. Rien de grave. Rien qui justifierait qu'il ne puisse attendre deux semaines avant d'avoir des nouvelles de l'enfant, puisqu'il n'en a pas obtenu la garde. Un week-end sur deux, seulement. Et la moitié des vacances scolaires. Sauf contre-temps.
L'enfant l'avait appelé le vendredi soir et avait récité d'une voix faible : « Je suis malade. Le médecin est venu ce matin et il a dit que je ne devais pas sortir. Alors je ne peux pas venir chez toi. Mais Maman dit que tu peux venir me visiter à la maison, si tu veux. »
Une fine couche de neige durcie recouvre le trottoir. Il fait un froid polaire. Richard resserre son manteau et se hâte vers la station de métro. Il a un peu de fièvre.
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Source : Le visiteur |
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Ce matin
Ce
matin, en me levant, j’ai jeté un œil par la fenêtre de
ma chambre. Il se trouve seulement que ce n’était pas le
mien. La nuit avait été rude. Je l’avais rencontrée sur
l’internet, aux hasards de mes tribulations dans le long et
futile dédale de la blogosphère. Souvent, ici ou là, je laissais un
commentaire afin de témoigner de mon passage, dire que
j’existais, le prouver d’abord à moi-même. Cela se fit
peu à peu. Je ne sais dire où et comment eut lieu notre première
rencontre. Simplement, elle fut de plus en plus présente, passant
où je passais, semblant m’attendre là où j’allais. Elle
fut la première à prendre l’initiative. Un clin
d’œil, un mot complice, une question factice : le
jeu de la séduction s’engage. Bal des esprits et triste
comédie du je. Excitations et provocations, mystères qui n'en sont
pas. Danse des voiles qui voilent et dévoilent l'invisible moi.
Face à face chacun d’un côté d’un miroir à deux faces
où l’on ne mire que soi-même. Désir du désir de l’autre
pour soi. Les mots deviennent murmures et tendresses. Désirs de
soie partagée, où les peaux se toucheraient dans les draps
froissés. Gravir la montagne, atteindre le sommet, ne pas
redescendre. Prendre l'envol des promesses à tenir et des désirs à
satisfaire. Hier soir, nous avions rendez-vous dans un bar de
Ménilmontant. Elle était parfaitement belle. Soulagement. Sourires.
Sur le chemin du bar au restaurant, elle a pris ma main dans la
sienne. Et chez elle, près de Barbès, c’est elle qui
m’embrassa. « Frappe-moi », dit-elle. Je la frappai au
visage. « Plus fort », exigea-t-elle et je la frappai plus fort.
Plusieurs fois et si fort que son œil de verre se décrocha de
son orbite. Nous fîmes l’amour à même le sol, longuement et
avec une insupportable douceur. Ses seins étaient faux également,
surtout le gauche. Je rentrai chez moi à cette heure irréelle où
Paris semble en suspens entre la fin de la nuit et le début du
jour. Ombre déchirée avançant sur le pavé mouillé, je réalisai que
rien d’elle n’était tout à fait réel non plus.
Pourtant, dans mon cœur palpitait une émotion tenace et
j’avais dans ma poche, que je tournais et retournais entre
mes doigts incrédules, son œil de verre qu’elle y avait
elle-même glissé. Ce matin, j’ai jeté l’œil par la
fenêtre. Il me faudra sans doute la journée entière pour me
débarrasser tout à fait de l’émotion. Je vais essayer de ne
pas me connecter, aujourd’hui.
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Source : Ce matin |
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Dans le froid
Dans
le bois, à la nuit tombée, silence et ombre.
Le sol gelé est dur comme de la roche. Un vent froid se fraie un lent passage parmi les arbres aux branches noueuses et décharnées, immobiles. Les oiseaux se cachent, sans doute pour éviter de mourir.
Paul envie les lapins qu’il devine calfeutrés dans leur terrier, et jalouse leur épaisse fourrure. La bâche en plastique sur laquelle il est allongé le protège de l’humidité, un peu. Mais elle ne le protège pas du froid. Il a enfilé trois pulls et glissé du papier journal par en dessous. Et dans son pantalon aussi. Mais cela ne suffit pas. Le froid pénètre partout, à travers ses chaussures dont les semelles sont usées, dans son cou, dans son dos, dans ses os. Recroquevillé autour de lui-même, grelottant, il ne trouve pas le sommeil.
Paul envie les lapins dans leur terrier. Chaque lapin dans chaque terrier, sous la terre, blotti contre sa femelle lapin. Il lui fait sa petite affaire et puis il s’endort, le lapin. A l’abri et en sécurité. Bien au chaud dans son doux foyer de lapin. Paul se concentre sur ce mot : foyer. Il émane de lui l’idée de la chaleur. Cela évoque en lui un lit et un toit, un feu de cheminée où les flammes dansent dans un crépitement joyeux et le plaisir d’un bol de soupe bouillante qu’on tient entre ses mains et les cris des enfants qui jouent et se chamaillent et les mots tendres qu’on échange après l’amour et avant de s’endormir et les dîners en famille qui s’éternisent et les retours silencieux au milieu de la nuit après une soirée bowling avec les copains et les parties de jambes en l’air en plein après-midi avec la voisine et les dimanches soirs télé pizza bière doigts de pieds emmêlés dans la couverture et un lit qu’on réchauffe avec sa propre chaleur corporelle avant de s’endormir en écoutant la pluie crépiter sur un toit qui nous protège de plus que cela.
Paul a froid aussi parce qu’il a faim. Et aussi parce qu’il est seul. Paul a froid parce qu’il est épuisé d’avoir faim et froid, épuisé de n’avoir pour compagnie que de vieux souvenirs qui ne sont pas tous les siens et qui ne parviennent plus à lui donner la force de croire à demain. L'idée de la chaleur ne le réchauffe plus. Il s’endort dans le froid et c’est de tout cela qu’il meurt. De froid, de faim, de solitude et de l’envie qui s’est épuisée en lui et en même temps que lui. Il s’endort, enfin, et meurt, Paul, juste comme ça.
En ville, au lever du jour, on compte plus un.
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Source : Dans le froid |
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Exercice d'écriture en 7 minutes - #2
[premier jet] Retour de vacances
Retour de vacances
Et Lola qui
ne s’endort pas depuis sept cents kilomètres. Lola qui nous
fait partager son impatience depuis six cent quatre-vingts
kilomètres. Quand est-ce qu’on arrive, Papa ? On est
arrivé bientôt, Papa ?... Lola qui a faim ou soif, ou envie de
faire pipi, et qui ne cesse de geindre. Maintenant elle a mal au
cœur. Je ne la supporte plus.
« Papa, j’ai mal dans le cœur », dit-elle.
Je ne la crois pas. Je n'ai pas envie de la
croire. L'expression enfantine qu'elle a employée devrait me faire
sourire, mais je ne la supporte plus. Je voudrais juste qu'elle
s'endorme. Qu'elle se taise. Cela fait deux grosses heures que la
nuit a étendu son manteau sur le ruban d'asphalte sombre et que les
phares blancs des autres véhicules me brûlent les yeux. Fatigué de
tenir le volant, je suis fatigué de tout. Paris n'est plus très
loin dont on devine au loin la lueur. Je voudrais y être
déjà.
« Lola, tiens-toi un peu tranquille. Tu vomiras quand nous serons à
la maison. »
Depuis que nous avons passé le péage, les camions sont plus nombreux, mais la circulation demeure encore relativement fluide pour un retour de vacances. Rien à voir avec ce que nous avons traversé dans la vallée du Rhône. J'ai bon espoir de franchir le périphérique dans la demi-heure. Nous serons à la maison avant minuit, je pense.
Et Sylvie qui depuis que la nuit est tombée
se contente de somnoler sur son siège. Sylvie qui ne se donne plus
la peine de me faire la conversation. Je ne m'en plains pas
d'ailleurs. Elle pourrait tout de même s'occuper de sa fille. Mais
c'est à moi qu'elle s'adresse :
« Elle est vraiment pâle, tu sais. On devrait peut-être
s'arrêter. »
Je suis épuisé. J’en ai marre
d’être cloîtré dans cette voiture, marre de tout. Être enfin
arrivé est tout ce qui m'importe.
« On dirait vraiment que tu ne la connais pas. Quand elle est comme
ça, elle serait capable de se faire saigner du nez pour simplement
avoir raison. Elle a tenu sept cents bornes, elle en supportera
bien quelques dizaines de plus. »
Le silence s’installe dans la voiture.
Je déteste avoir le mauvais rôle. Être enfin arrivé... Il faudra
encore sortir les bagages du coffre, les monter jusqu'à
l'appartement. Quatre étages, pas d'ascenseur, des valises qui
pèsent chacune une tonne. J'aurais bien mérité une bonne nuit de
sommeil, mais demain matin lever à sept heures trente pour aller
travailler plus.
Je roule excessivement vite. Sylvie ne dit plus rien. C'est tant
mieux. D'ailleurs tout le monde roule trop vite. L'approche de
l'écurie sans doute.
« Papa ? »
Je commence à penser qu'elle le fait exprès. Je suis excédé :
« Quoi encore ?!
- Je crois que j'ai vomi dans la voiture…
- Putain, c'est pas vrai ! »
La colère est une vague qui me submerge. Je
me retourne. J’ouvre la bouche pour hurler sur
l'insupportable enfant. Et puis c’est le cri de Sylvie qui me
parvient, comme s’il sortait de moi alors qu’il s'y
engouffre :
« Marc, le camion ! »
Et le semi-remorque qui se couche,
l'interminable semi-remorque qui n’en finit pas de se coucher
en travers de la route. Qui s'étend là devant nous avec une
surprenante langueur et qui glisse et n'en finit pas de glisser. Je
n'ai le temps de rien. J'enfonce la pédale de frein, je tourne le
volant dans un sens et puis dans l'autre, je n'en finis pas d'avoir
le temps de rien.
Je perçois le long silence atterré qui tournoie dans l'habitacle
juste avant que se produise l’impact et je n'ai non plus le
temps que coule une larme.
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Source : Retour de vacances |
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Culte de l'enfance
On dit le petit Gregory ou la petite Anne-Sophie, le petit Michel ou la petite Jennifer. On ne dit jamais le gros Léon, la grande Sylvie ou la vieille Simone.
et son foutware
Qui s'enfuit déjà
Le présent est un mourant qui n'en finit jamais de mourir, de crever et de partir en lambeaux dont le souvenir est une nécrose
Nécrose de ce qui a été et qui a cessé d'être, qui ne sera plus.
et son foutware
Don de soi
Un sourire est la seule chose que l'on donne et qu'on ne peut reprendre, la seule chose qu'il est possible de donner vraiment.
et son foutware
Météo : avis de grand froid
Elle s'éloigne de moi
Sa froideur me pénètre
Me glace
Et s'étend sur le monde
Et s'étend sur le monde
Et s'étend sur le monde
et son foutware
Faire la nique à la nécrose
Ce matin, une vieille dame est passée devant moi, lentement, vacillante, le dos courbé, se traînant avec difficulté appuyée sur une béquille en métal. Elle était souriante et ridée, fragile. Elle ne semblait pas exaspérée par sa laborieuse progression. Un coup de vent l'aurait emportée, disloquée, éparpillée sur le trottoir. Elle a traversé la rue. Le temps que le feu passe au vert lui fut tout juste suffisant. Elle s'est appuyée contre un arbre pour reprendre son souffle. Puis elle a fouillé dans son sac en toile, en a extirpée une petite clé et a libéré de son antivol une trottinette à moteur électrique. Juchée sur son engin, elle a filé sur l'asphalte, souriante et ridée.
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Coup de froid
On est seul...
L'amour est un mirage, sublime et grandiose, une illusion puissante, qui parvient à donner à croire qu'il est possible d'être deux, délicieusement possible de dire nous.
Pour échapper à sa désespérante solitude, l'homme passe sa vie à chercher et poursuivre l'amour. C'est un autre qu'il cherche... Et une chimère qu'il poursuit.
L'amour est une simple saison qui passe en laquelle deux âmes solitaires se frôlent. La mort, un coeur figé par un gel d'hiver et qui a cessé de marteler son cri sourd.
On est seul, toujours. Et on a froid.
La quête de l'amour n'est que prétexte à la nécessité qu'il y a à faire la route à deux, se réchauffer un peu l'un l'autre et penser un peu moins à soi. Croire.
Oui, croire... Et l'amour n'est finalement qu'un Dieu universel, et le couple la religion officielle.
Les jouets de Dieu
Dieu est un enfant capricieux.
Et nous sommes ses jouets. De petits soldats de plomb disposés sur
le sol de sa chambre.
Pan ! T'es mort.
Deviendra-t-il adulte un jour ?
Il nous faut l'espérer comme la promesse d'un paradis
terrestre.
Mais nous aurons d'abord à traverser avec lui
les tourments de ce purgatoire qu'est l'adolescence.
Une période sombre et de nouveaux jeux solitaires dont nous avons
beaucoup à craindre.
Tautologie originelle
La quête de paradis artificiels.
Tout est là qui s'exprime avec pudeur, dans ce non-dit qui est dit deux fois.
L'irréductible espérance des hommes.
On parle aussi de périssologie.
Monologue vaginal
8 mars 2006 - à l'occasion de la journée internationale de la femme et extrait des rush de mon roman, Lulli - ici comme un hommage aux vagins...
Monologue Vaginal
Ce n’est pas grand-chose pourtant. Un
vagin.
Presque rien, un vide sidéral entre les parois humides d’une
grotte sombre. Une excavation improbable et creusée dans les
chairs. Des plis et des replis… et des replis encore. Des
chairs dentelées, bistrées, qui abritent, renferment et libèrent la
fragrance obsédante et chaude des sucs – perles qui suintent
lentement dans l’intérieur secret de ce puits profond de
chair, de sueur et de sang.
Un peu plus que rien en vérité. Loin toutefois de l’idée
magnifiée qu’on s’en fait, cette idole qu’on
adore et qu’on craint.
Un trou noir. Un puits gravitationnel infiniment
profond creusé dans l’espace-temps du corps de la femme. Un
trou noir qui délimite un en deçà et un au-delà du vagin, qui trace
la frontière entre deux univers qui s’ignorent.
À l’extérieur, le monde des petits oiseaux, des fleurs et des
violons, l’univers des sentiments onctueux et des paroles
d’amour murmurées – et le reste aussi : les
amitiés viriles, le sport, les concerts de rock, la télévision, la
politique, les guerres et les dîners en ville, Dieu et la
philosophie, toutes ces choses passionnantes qu’on appelle la
vie, quand on veut ignorer la mort. Un univers confortable où
chaque pensée trouve une place où se vautrer mollement et
s’épanouir. Un monde où l’on peut se croire
éternel.
Mais le vagin, son intérieur, on y pénètre une fois pour n’en
plus jamais sortir. Il se produit à ce point que l’on
n’ose franchir qu’avec frayeur, une puissante et totale
accrétion de l’esprit où toute pensée se retrouve
irrémédiablement aspirée dans une autre dimension, un univers
vaginocentré d’où l’on ne revient pas. Improbable et
définitif retour vers l’origine de soi. Sauf qu’il ne
s’agit pas d’être, cette fois, mais d’avoir, de
posséder afin de comprendre les raisons profondes de soi. Aller au
fond des choses, comme on dit.
On n’y arrive pas. Il n’y a pas de fond et on
s’enfonce. On s’enfonce et c’est exténuant. Et on
s’enfonce toujours plus profondément, précédé toujours par le
même espoir dément de trouver… quoi ? On ne sait pas
même ce qu’on cherche. Bien plus à coup sûr que
l’éphémère et morne apaisement que procure
l’orgasme.
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Vivre au galop
La vie est un cheval à bascule. On l'enfourche, on tire son épée, on lance sa monture au triple galop et on file à travers le temps. A la fin, quand on comprend qu'on a fait du surplace, on se dit qu'on s'est bien amusé quand même.
Et puis il y a les pisse-froid, qui jouent les importants, trop sérieux pour s'amuser ainsi, comme des enfants. Juchés sur le cheval à bascule de la vie, ils regardent les autres avec hauteur et mépris. Ils bougent les hanches avec mesure et retenue, sans joie. Et quand ils comprennent qu'ils n'ont guère abouti plus loin, il est trop tard et c'est en pleurant qu'ils touchent le sol.
souvenir d'enfance
Je me souviens de ce médecin, un pédiatre, une femme, que ma mère m’emmenait voir, enfant, quand j’étais malade. Je détestais aller la voir. Elle était vieille et moche. Elle avait les mains froides. Elle sentait mauvais. Surtout, il y avait chaque fois ce moment où elle baissait mon slip et prenait mes couilles entre ses mains pour les soupeser. Pourquoi diable doit-on soupeser les couilles d’un enfant quand il a un rhume - ou même une angine ou une otite ? C'est ce que je me demandais chaque fois. Elle me palpait un testicule et puis l'autre en hochant la tête avec gravité. Ensuite elle me rassurait d'un sourire : tout allait bien. Mais je n'en avais pas douté, c'est à la gorge que j'avais mal. Cette intrusion froide dans mon intimité, ça avait quelque chose d'humiliant, une sorte de négation de ma virilité. Plusieurs fois je me suis retenu de lui pisser dessus.
Depuis, quand une femme prend mes couilles dans ses mains, ça me donne la sensation d’être malade. Elle pourrait aussi bien me demander d'ouvrir la bouche, de tirer la langue et de faire aaaaaah. Merci Docteur, au revoir Docteur. Les autres hommes aiment ça, paraît-il. Chacun vit ses propres expériences et fait avec ses propres souvenirs d'enfance. Moi, ce que j'aime bien, c'est quand au jeu du docteur c'est moi qui joue le rôle du médecin.
de la province
Souvent on parle de "la qualité de vie" qu'on trouve en province. Et il est bien vrai, je le constate avec étonnement chaque fois qu'il m'arrive de sortir de Paris et d'aller passer quelques temps en Province (Où ça ? Vous savez, la province : cet Ailleurs indéfini et qui n'est pas Paris...), soudain voilà qu'on n'est pas pressé et que pour chaque chose que l'on fait il devient possible de prendre son temps. On va acheter une baguette et on peut s'autoriser vingt minutes avec la boulangère, puisqu'on n'a pas grand chose à faire après, sinon s'en jeter un ou deux au comptoir. On est à ce point peu pressé en réalité qu'au fil des heures et des jours qui passent, et qui passent au bout du compte avec une lenteur extrême, on cherche le moyen d'en perdre un peu tout de même, du temps, afin qu'il finisse par véritablement donner le sentiment de passer. Et bien souvent, au bout du compte, faut avouer, on s'emmerde.
Mais bien heureusement, la Province est un endroit qui n'existe pas, un ailleurs qui n'est jamais ici mais toujours là-bas ; et la "provincialité" est un art de vivre peu que l'on cultive aussi bien à Paris que partout.
Ouf !
Attention, seins méchants !
Elle avait une poitrine opulente, deux merveilles de soie. Alors j'ai plongé, supposant avec grand tort que la profondeur de ses mamelles pouvait présager d'un grand cœur. Mais voilà, chez elle, contrairement à l'idée reçue, abondance mammaire et générosité ne faisaient pas bon ménage, et j'ai réalisé trop tard qu'un cœur n'avait aucune chance de s'être épanoui là, comprimé qu'il était par une poitrine qui occupait en vérité bien davantage que cet espace imposant en avant d'elle. Elle vous aurait étouffé avec plutôt que de vous autoriser un accès vers son intérieur palpitant. J'y ai survécu et je peux aujourd'hui témoigner qu'il est des rencontres qui forgent vos goûts plus sûrement que l'image fantasmée d'une mère et le souvenir inconscient des moments délicieux où, le visage enfoui dans le moelleux du sein maternel, un téton à portée de succion et un rot en attente, on touchait en cet endroit au paradis. D'aucuns soupireront toute une vie après ce bien-être infantile, je suis quant à moi définitivement revenu de cet amour régressif qu'on a pour les gros seins.
lubri-cité
Entendu ce matin, dans un café à Ménilmontant
:
- Nous vivons une époque vachement lubrique.
- Ha oui ? Tu m'en diras tant.
- Oui. Tu vois, même les téléphones mobiles.
- Hein ?... Sans fil, tu veux dire.
- Quoi ?
- Même les téléphones s'enfilent.
- Bah ouais, c'est pareil. Un portable, quoi.
Délicieux. Ne pas sourire. Ne rien
ajouter.
Et aimer son prochain.
Simplement ça.









