Le visiteur
L'enfant
est malade. Richard tient la main fiévreuse de l'enfant. Sur son
front brûlant, il a appliqué un linge humide. L'enfant tousse
faiblement, une petite toux un peu ridicule, comme surfaite. Il est
épuisé, à bout de forces. Le soir tombe. Cela fait maintenant trois
jours et deux nuits que cela dure. Richard regarde l'enfant, ses
joues sont creusées, il a maigri déjà. De ses yeux à peine
entrouverts filtre un regard inexpressif et las. Il respire
difficilement et chaque inspiration semble lui coûter un effort
presque insurmontable.
« Tu as mal ? », demande Richard. Non, fait doucement l'enfant de la tête.
« Je dois y aller maintenant. Tu sais ? »
L'enfant sait. Il ferme les yeux.
Richard glisse délicatement la main de l'enfant sous la couette, retourne le linge humide sur son front, puis se penche jusqu'à son oreille : « Ça va aller. On se voit dans douze jours. Je t'aime fort, tu sais. » Il passe sa main sur son visage, dépose un baiser sur sa joue et s'en va. Et l'enfant garde les yeux clos.
Quand il arrive dans la cuisine, elle regarde sa montre en hochant la tête. Son visage est fermé, ses sentiments calfeutrés. Elle le raccompagne jusqu'à la porte : « Si besoin, je t'appelle. »
Le médecin a dit que c'était la grippe. Rien de grave. Rien qui justifierait qu'il ne puisse attendre deux semaines avant d'avoir des nouvelles de l'enfant, puisqu'il n'en a pas obtenu la garde. Un week-end sur deux, seulement. Et la moitié des vacances scolaires. Sauf contre-temps.
L'enfant l'avait appelé le vendredi soir et avait récité d'une voix faible : « Je suis malade. Le médecin est venu ce matin et il a dit que je ne devais pas sortir. Alors je ne peux pas venir chez toi. Mais Maman dit que tu peux venir me visiter à la maison, si tu veux. »
Une fine couche de neige durcie recouvre le trottoir. Il fait un froid polaire. Richard resserre son manteau et se hâte vers la station de métro. Il a un peu de fièvre.
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Source : Le visiteur |
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Ce matin
Ce
matin, en me levant, j’ai jeté un œil par la fenêtre de
ma chambre. Il se trouve seulement que ce n’était pas le
mien. La nuit avait été rude. Je l’avais rencontrée sur
l’internet, aux hasards de mes tribulations dans le long et
futile dédale de la blogosphère. Souvent, ici ou là, je laissais un
commentaire afin de témoigner de mon passage, dire que
j’existais, le prouver d’abord à moi-même. Cela se fit
peu à peu. Je ne sais dire où et comment eut lieu notre première
rencontre. Simplement, elle fut de plus en plus présente, passant
où je passais, semblant m’attendre là où j’allais. Elle
fut la première à prendre l’initiative. Un clin
d’œil, un mot complice, une question factice : le
jeu de la séduction s’engage. Bal des esprits et triste
comédie du je. Excitations et provocations, mystères qui n'en sont
pas. Danse des voiles qui voilent et dévoilent l'invisible moi.
Face à face chacun d’un côté d’un miroir à deux faces
où l’on ne mire que soi-même. Désir du désir de l’autre
pour soi. Les mots deviennent murmures et tendresses. Désirs de
soie partagée, où les peaux se toucheraient dans les draps
froissés. Gravir la montagne, atteindre le sommet, ne pas
redescendre. Prendre l'envol des promesses à tenir et des désirs à
satisfaire. Hier soir, nous avions rendez-vous dans un bar de
Ménilmontant. Elle était parfaitement belle. Soulagement. Sourires.
Sur le chemin du bar au restaurant, elle a pris ma main dans la
sienne. Et chez elle, près de Barbès, c’est elle qui
m’embrassa. « Frappe-moi », dit-elle. Je la frappai au
visage. « Plus fort », exigea-t-elle et je la frappai plus fort.
Plusieurs fois et si fort que son œil de verre se décrocha de
son orbite. Nous fîmes l’amour à même le sol, longuement et
avec une insupportable douceur. Ses seins étaient faux également,
surtout le gauche. Je rentrai chez moi à cette heure irréelle où
Paris semble en suspens entre la fin de la nuit et le début du
jour. Ombre déchirée avançant sur le pavé mouillé, je réalisai que
rien d’elle n’était tout à fait réel non plus.
Pourtant, dans mon cœur palpitait une émotion tenace et
j’avais dans ma poche, que je tournais et retournais entre
mes doigts incrédules, son œil de verre qu’elle y avait
elle-même glissé. Ce matin, j’ai jeté l’œil par
la fenêtre. Il me faudra sans doute la journée entière pour me
débarrasser tout à fait de l’émotion. Je vais essayer de ne
pas me connecter, aujourd’hui.
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Source : Ce matin |
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Dans le froid
Dans
le bois, à la nuit tombée, silence et ombre.
Le sol gelé est dur comme de la roche. Un vent froid se fraie un lent passage parmi les arbres aux branches noueuses et décharnées, immobiles. Les oiseaux se cachent, sans doute pour éviter de mourir.
Paul envie les lapins qu’il devine calfeutrés dans leur terrier, et jalouse leur épaisse fourrure. La bâche en plastique sur laquelle il est allongé le protège de l’humidité, un peu. Mais elle ne le protège pas du froid. Il a enfilé trois pulls et glissé du papier journal par en dessous. Et dans son pantalon aussi. Mais cela ne suffit pas. Le froid pénètre partout, à travers ses chaussures dont les semelles sont usées, dans son cou, dans son dos, dans ses os. Recroquevillé autour de lui-même, grelottant, il ne trouve pas le sommeil.
Paul envie les lapins dans leur terrier. Chaque lapin dans chaque terrier, sous la terre, blotti contre sa femelle lapin. Il lui fait sa petite affaire et puis il s’endort, le lapin. A l’abri et en sécurité. Bien au chaud dans son doux foyer de lapin. Paul se concentre sur ce mot : foyer. Il émane de lui l’idée de la chaleur. Cela évoque en lui un lit et un toit, un feu de cheminée où les flammes dansent dans un crépitement joyeux et le plaisir d’un bol de soupe bouillante qu’on tient entre ses mains et les cris des enfants qui jouent et se chamaillent et les mots tendres qu’on échange après l’amour et avant de s’endormir et les dîners en famille qui s’éternisent et les retours silencieux au milieu de la nuit après une soirée bowling avec les copains et les parties de jambes en l’air en plein après-midi avec la voisine et les dimanches soirs télé pizza bière doigts de pieds emmêlés dans la couverture et un lit qu’on réchauffe avec sa propre chaleur corporelle avant de s’endormir en écoutant la pluie crépiter sur un toit qui nous protège de plus que cela.
Paul a froid aussi parce qu’il a faim. Et aussi parce qu’il est seul. Paul a froid parce qu’il est épuisé d’avoir faim et froid, épuisé de n’avoir pour compagnie que de vieux souvenirs qui ne sont pas tous les siens et qui ne parviennent plus à lui donner la force de croire à demain. L'idée de la chaleur ne le réchauffe plus. Il s’endort dans le froid et c’est de tout cela qu’il meurt. De froid, de faim, de solitude et de l’envie qui s’est épuisée en lui et en même temps que lui. Il s’endort, enfin, et meurt, Paul, juste comme ça.
En ville, au lever du jour, on compte plus un.
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Source : Dans le froid |
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Exercice d'écriture en 7 minutes - #2
[premier jet] Retour de vacances
Retour de vacances
Et Lola qui
ne s’endort pas depuis sept cents kilomètres. Lola qui nous
fait partager son impatience depuis six cent quatre-vingts
kilomètres. Quand est-ce qu’on arrive, Papa ? On est
arrivé bientôt, Papa ?... Lola qui a faim ou soif, ou envie de
faire pipi, et qui ne cesse de geindre. Maintenant elle a mal au
cœur. Je ne la supporte plus.
« Papa, j’ai mal dans le cœur »,
dit-elle.
Je ne la crois pas. Je n'ai pas envie de la
croire. L'expression enfantine qu'elle a employée devrait me faire
sourire, mais je ne la supporte plus. Je voudrais juste qu'elle
s'endorme. Qu'elle se taise. Cela fait deux grosses heures que la
nuit a étendu son manteau sur le ruban d'asphalte sombre et que les
phares blancs des autres véhicules me brûlent les yeux. Fatigué de
tenir le volant, je suis fatigué de tout. Paris n'est plus très
loin dont on devine au loin la lueur. Je voudrais y être
déjà.
« Lola, tiens-toi un peu tranquille. Tu vomiras quand nous serons à
la maison. »
Depuis que nous avons passé le péage, les camions sont plus nombreux, mais la circulation demeure encore relativement fluide pour un retour de vacances. Rien à voir avec ce que nous avons traversé dans la vallée du Rhône. J'ai bon espoir de franchir le périphérique dans la demi-heure. Nous serons à la maison avant minuit, je pense.
Et Sylvie qui depuis que la nuit est tombée
se contente de somnoler sur son siège. Sylvie qui ne se donne plus
la peine de me faire la conversation. Je ne m'en plains pas
d'ailleurs. Elle pourrait tout de même s'occuper de sa fille. Mais
c'est à moi qu'elle s'adresse :
« Elle est vraiment pâle, tu sais. On devrait peut-être
s'arrêter. »
Je suis épuisé. J’en ai marre
d’être cloîtré dans cette voiture, marre de tout. Être enfin
arrivé est tout ce qui m'importe.
« On dirait vraiment que tu ne la connais pas. Quand elle est comme
ça, elle serait capable de se faire saigner du nez pour simplement
avoir raison. Elle a tenu sept cents bornes, elle en supportera
bien quelques dizaines de plus. »
Le silence s’installe dans la voiture.
Je déteste avoir le mauvais rôle. Être enfin arrivé... Il faudra
encore sortir les bagages du coffre, les monter jusqu'à
l'appartement. Quatre étages, pas d'ascenseur, des valises qui
pèsent chacune une tonne. J'aurais bien mérité une bonne nuit de
sommeil, mais demain matin lever à sept heures trente pour aller
travailler plus.
Je roule excessivement vite. Sylvie ne dit plus rien. C'est tant
mieux. D'ailleurs tout le monde roule trop vite. L'approche de
l'écurie sans doute.
« Papa ? »
Je commence à penser qu'elle le fait exprès. Je suis excédé :
« Quoi encore ?!
- Je crois que j'ai vomi dans la voiture…
- Putain, c'est pas vrai ! »
La colère est une vague qui me submerge. Je
me retourne. J’ouvre la bouche pour hurler sur
l'insupportable enfant. Et puis c’est le cri de Sylvie qui me
parvient, comme s’il sortait de moi alors qu’il s'y
engouffre :
« Marc, le camion ! »
Et le semi-remorque qui se couche,
l'interminable semi-remorque qui n’en finit pas de se coucher
en travers de la route. Qui s'étend là devant nous avec une
surprenante langueur et qui glisse et n'en finit pas de glisser. Je
n'ai le temps de rien. J'enfonce la pédale de frein, je tourne le
volant dans un sens et puis dans l'autre, je n'en finis pas d'avoir
le temps de rien.
Je perçois le long silence atterré qui tournoie dans l'habitacle
juste avant que se produise l’impact et je n'ai non plus le
temps que coule une larme.
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Source : Retour de vacances |
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Ecrire à hauteur de soi
J'ai commencé par une nouvelle, comme tous les écrivaillons, ou beaucoup d'entre eux. Comme on fait quand on pense en avoir fini avec les petits poèmes adolescents et leurs relents néo-pubères.
Une nouvelle, parce que ça semble plus simple, et aussi parce qu'on s'imagine qu'il sera moins douloureux de mettre dix pages au panier plutôt que trois cents. L'impression que cela fera moins mal. Ce n'est pas vrai, on y met autant d'orgueil et il suffit d'une demi-page pour comprendre comme il est difficile de se confronter à ses propres insuffisances, ses propres incapacités, savoir qu'on n'a rien produit qui puisse prétendre à davantage qu'à ce grand catalogue des médiocrités dont on tire de médiocres livres. Toutes ces merdes auxquelles on passe un ruban et qui s'exposent sans pudeur sur les présentoirs prétentieux des librairies de France.
Ce n'est pas pour cela qu'on écrit. On voudrait bien que cela ne fut pas pour ce résultat trivial, trop éloigné des ambitions supérieures de l'artiste qu'on prétend être ou devenir - mais je ne crois pas qu'on puisse devenir artiste, pas en tout cas comme on devient boulanger, à force de travail et d'abnégation ; il y a autre chose, mais quoi ?
Certes, le ruban est utile. C'est tout de même qu'il faut bien vendre un peu, être lu. A quoi bon écrire sinon. Exposer son cul, seul dans l'obscurité d'une pièce aveugle, ce n'est pas pour cela qu'on écrit. Pourtant, le tintement de la monnaie dans l'escarcelle, trace tangible et certainement pas vulgaire laissée là par un lecteur qu'on ne voit ni n'entend, ce n'est pas non plus ce après quoi l'on soupire.
*
Exposer son cul. Ce besoin qu'on a de s'exprimer. Dire et être entendu. Ecrire et être lu. Etre sincère et séduire. Vendre mais sans faire du commerce. Ne pas chercher à plaire, mais plaire quand même.
On ne montre pas son cul pour que celui qui le regarde le trouve beau et se mette à bander. Il faut néanmoins qu'il soit présentable, visible et regardé pour qu'on puisse justifier de le montrer. Etre lu pour justifier que l'on écrive. Et donner un peu de plaisir aussi, pour justifier que l'on existe.
C'est donc un miroir que l'on espère. Toute la différence entre le strip-tease et l'exhibition : le plaisir de l'autre, dans un cas comme une finalité, dans l'autre comme un simple hommage. Un écrivain est un exhibitionniste, pas une strip-teaseuse. Il ne s'agit pas pour lui de plaire, il ne s'agit pas d'abord de cela, ni surtout des artifices dont il faudrait user pour y parvenir, s'assurer que l'on va pouvoir vendre beaucoup.
*
Au début, c'était facile. Les idées venaient à moi sans qu'il me fut besoin de les appeler. Je n'avais qu'à poser les mots, les ordonner et hop ! une nouvelle. Et puis une autre. Et bientôt six qui firent un recueil. Un peu trop longues ? Pas grave, il n'y a qu'à dire que ce sont des récits. Un recueil de récits, voilà.
De la merde ? En réalité, même pas. Pas si mauvais pour un début. De sympathiques petites histoires. Pas beaucoup d'humour certes, mais un peu quand même. Pas vraiment écrites avec les tripes mais bon, quelques moments d'émotion à l'occasion. Qui leur tireront bien une larme ou deux. Des mots, des phrases, un livre donc.
La potentialité d'un livre comme il y en existe des milliers et en moi, rien. Sensation de rien. De la poudre aux yeux, des paillettes, du vent. Je n'y étais pas. Je n'avais rien donné qui m'appartienne, un peu de bile tout au plus. Même pas mal. J'étais encore debout, coincé dans mon douillet petit cocon qui deviendrait aussi mon cercueil. J'avais tombé la cravate, et puis quoi ? Et aujourd'hui encore, quoi ? Toujours ce putain de noeud autour de mon cou trop large, ce noeud bien serré et qui m'empêche de gueuler comme un porc. Allez, un petit effort mon garçon, laisse-toi donc égorger. Qu'on voie enfin tes tripes.
Sept ans et j'ai tout gardé à l'intérieur. Sage petit bonhomme.
*
Bon, tout de même, envoyons ça aux éditeurs. En reçoivent des paquets de cette bouillie sans odeur ni saveur. En publient même puisque ça se vend pour peu que l'emballage... Pourquoi d'ailleurs feraient-ils la fine bouche ? Sont pas là pour faire des entrechats, après tout.
Pas d'angoisse en tout cas. Un refus ne signifiait pas que c'était mauvais, simplement que ce n'était pas génial. Ça, merci, je le savais. Me déplairait pas moi, pourtant, de pondre un truc génial. Même trois lignes. Faudrait que ça me fasse mal comme de s'arracher lentement une oreille. J'y suis prêt. On ne crée pas à partir de rien. Il faut donner de soi. L'art...
Mais je ne vais pas me mettre à disserter sur l'art. Tout le monde s'en fout. Moi en tout cas je m'en fous. Je ne sais pas ce que c'est, l'Art. Ne veux surtout pas le savoir. Je ne suis pas à la recherche d'une expression ni d'une reconnaissance artistique. Je ne cherche qu'à dire et raconter, créer pour cesser de vivre et enfin exister, créer à partir de moi pour être et cesser de mourir connement comme un lapin au milieu de la route qui crève en regardant les camions lui passer dessus et les compte : un deux trois me casse les noix, quatre cinq six chaire à saucisse...
Enlever la peau, fouiller dans les chairs à mains nues et mettre le tout sur la table. Pousser les mauvais morceaux en avant, ceux qui sentent le plus fort. Parce qu'il s'agit que ça pue pour que ça vaille un peu la peine. Il s'agit de sortir sa merde et en faire de la dentelle. C'est ça l'inspiration, se nourrir de sa propre matière fécale. Et écrire, finalement, ce n'est que vomir avec un peu d'élégance.
N'en suis pas là. Ne sais pas comment m'y prendre, pour entrouvrir les vannes. Laisser couler un petit filet. Et j'observe avec grand intérêt ce qui sort des autres, mes contemporains. Pas grand-chose le plus souvent. Aucun souffle de vie, ou de mort. Aucun souffle du tout. Quelques malheureuses petites pages et imprimées en gros caractères pour que ce soit plus facile à lire, des phrases creusent et qui se la racontent. Des petites histoires de cul avec des gros mots. Pas de vulgarité surtout, juste un petit peu de soufre pour que ça hume moderne. C'est le parfum contenu du scandale qu'on y trouve, rien d'autre. Le must en ce moment : des femmes qui parlent de leurs culs en faisant des phrases courtes, un langage cru, pas plus de cent cinquante pages. Un bon produit marketing.
Pourquoi pas, d'ailleurs. Mais parmi ceux-là, combien d'écrivains ? Ils disent un peu, ils expriment un peu, ils racontent un peu, mais ils n'écrivent pas. Les mots sont posés sur le papier, en ordre, proprement, savamment même pour certains et tiens, ce serait presque joli, mais on n'y voit pas leur âme, ou la nôtre qui s'y reflèterait, ou une âme, n'importe laquelle. Leurs livres ne sont pas écrits et n'en sont pas, seulement un peu de papier et puis de l'encre.
L'écriture, c'est ce petit truc en plus qui d'un livre fait un livre vrai, la différence qu'il y a entre faire l'amour gentiment à sa femme et une bonne grosse baise avec une inconnue - ou quand on réalise que sa femme est aussi cette inconnue. Ecrire c'est tremper sa plume jusqu'aux entrailles et continuer à bouger le cul même quand vient la douleur. Cent fois, mettre l'autre cul par-dessus tête, et puis le laisser pour mort. C'est cela que fait un livre vrai à son lecteur : il le baise, le fait jouir et puis le fait mourir. Un bon petit bouquin, c'est de la branlette, c'est agréable, ça ne fait de mal à personne, merci et au revoir. Après vous êtes le même qu'avant, juste un petit peu plus proche de la mort. Mais on ne s'est pas ennuyé et c'est toujours ça de pris sur le non-être. Oui, sans doute, et puis quoi ? Et puis quoi quand une oeuvre vraie vous bouleverse et vous permet d'accéder à un peu d'éternité ?
*
Apprendre l'humilité et seulement écrire avec ce qu'on a. Ne pas renoncer, avoir beaucoup d'ambition, mais savoir mesurer chichement ses prétentions. Viser un peu au-dessus du commun et tenter d'ignorer qu'on ne s'élèvera pas si haut que ceux dont on aime les livres et qui sont les seuls vrais écrivains.
*
Oui, parvenir à hauteur de soi, ce serait déjà beaucoup.
Ecrire et être
Bientôt sept ans que j'ai tourné la page. Tourné le dos à tout. Non, pas tout à fait tout. Juste un bon boulot et qui payait bien. Une certaine idée qu'on peut se faire de la réussite, cette illusion que je n'avais pas d'une utilité sociale. Tourner le dos à cela, c'était la partie la plus facile, une évidence en même temps qu'une nécessité. Mais d'abord une évidence.
Je n'ai renoncé à rien. Il n'y avait pas pour moi d'autre chemin. Créer et être. Etre enfin. Vivre. Ne plus passer le temps à faire semblant, semblant de croire qu'on pourra tromper la mort - c'est elle qui nous baise à la fin, de toutes les façons. Ne plus laisser passer le temps, donc, et vivre. Faire face. Ecrire...
Besoin d'écrire ou envie seulement ? Qu'importe, besoin d'exister vraiment. Ecrire était le seul moyen. Je n'ai renoncé à rien et je me suis mis à écrire.
Sept ans, et j'ai écrit quoi ? Quelques centaines pages. De la poudre aux yeux, un écran de fumée. J'ai écrit et je n'ai rien dit. Des mots, et puis des mots, et puis des mots. Rien. Du vent. Je suis absent, pas là, caché bien à l'abri de toutes les phrases creuses que je fais pour m'y dissimuler, ne surtout pas paraître. Et de ce point de vue, c'est une réussite : je ne m'y reconnais pas. Des creux et du vide autour. Je n'y suis pas, ne suis pas plus avancé que quand je perdais honnêtement ma vie. Je n'ai pas fait face et j'ai continué de biaiser. Encore et encore. Et encore.
J'avais dit : " je veux raconter des histoires" et c'était un leurre. Ce que je veux avant tout, c'est parler de moi, c'est être et exister à l'intérieur de mes mots. Etre révélé par les mots qui me viennent et être révélé d'abord à moi-même.
Pouvoir mettre mes tripes sur la table et y mettre le feu, être capable de cela. Me lâcher et décoller un peu. Ouvrir les yeux. Plonger à pleines mains dans mes entrailles noires, touiller et toucher un peu ce qui me ronge et me rend aveugle à moi-même. Faire face et ouvrir les yeux. Ecrire pour tenter d'y voir juste un peu plus clair et comprendre pourquoi on continue malgré tout, cette errance aveugle parmi ce rien qui est partout, en nous et autour, ce rien que l'on respire et qui nous étouffe.
La vie, cet abîme autour de nous et qui nous aspire...
La vérité est que j'ai le vertige et que je refuse de voir. Je ne cherche en réalité qu'à ignorer que je tombe. Trop dangereux, se lâcher. Mourir cramponné à l'illusion qu'on ne tombe pas. Faire des mots qui n'en sont pas. Des mots, des mots, rien que des mots encore et toujours. Pourtant, écrire...
Ecrire afin que chaque phrase soit une part de moi que je déshabille. Ecrire jusqu'à être nu. Nu et puis libre. On verrait bien alors si je pèse plus lourd que du vent. Ce simple amas de poussières et qui y retourne.
Il faudrait n'écrire d'abord que pour soi. Ne pas chercher à plaire. Effacer des mots ce sourire qui ne cherche qu'à séduire, cet éternel sourire de l'être qui a faim d'être aimé et n'est jamais rassasié de ça.
Seulement cela, écrire.
<Léon et Léa (une histoire pour les petits)
Léon et Léa
Cela faisait longtemps que Léon venait dans le jardin d’enfants. Il y venait tous les jours. C’était un très vieux monsieur, il avait au moins cent ans. Il avait de gros sourcils tout blancs, comme ses cheveux – mais il n’en avait plus beaucoup. Son visage et ses mains étaient toutes froissées et il marchait très doucement en s’appuyant sur une canne.
Léon aimait beaucoup venir dans le jardin d'enfants. Il regardait les enfants jouer, faire des châteaux de sable dans le bac à sable, glisser sur le toboggan jaune et vert, se balancer sur les balançoires et taper dans des ballons de toutes les couleurs. Les enfants criaient et riaient beaucoup, et Léon souriait. Et quant un enfant tombait et pleurait, Léon avait un peu mal pour lui.
Alors ce n’était pas tellement grave qu’aucun enfant, jamais, ne vienne lui parler ou lui dire bonjour. Léon était tout seul, assis sur son banc, mais il n’était pas triste. Il savait bien qu’un très vieux monsieur, ça fait toujours un petit peu peur aux enfants. Et peut-être même que certains d'entre eux pensaient qu’il était un ogre ou un monstre. Il ne leur en voulait pas. Ce n’était pas bien grave.
Un jour, Léon vit entrer dans le jardin une petite fille qu’il n’avait jamais vu auparavant. Elle avait une robe jaune avec de grosses fleurs vertes, et des chaussures violettes. Ses yeux étaient tout rond et tout noir, et ses cheveux, noir aussi, étaient attachés avec un chouchou rose au dessus de sa tête. Comme elle mangeait un pain au chocolat, on aurait dit qu’elle avait mis du rouge à lèvre marron.
Pour finir son goûter, elle est venue s’asseoir sur le banc, à côté de Léon. Elle avait un très beau sourire, mais le vieux monsieur n’osait pas lui parler. Il ne voulait surtout pas lui faire peur. Et c'est alors que quelque chose d’extraordinaire se produisit. La petite fille se tourna vers Léon et, comme si elle le connaissait depuis toujours, lui dit : - Bonjour, tu veux un peu de mon pain au chocolat ? Tu vas voir, il est délicieux. Et, avant qu’il ne lui réponde, elle coupa une moitié de la moitié de pain au chocolat qui lui restait et lui tendit : - Tiens. Comment tu t’appelles ? Moi je m’appelle Léa. Moi, je ne connais personne ici. Léon répondit que merci beaucoup et qu’il s’appelait Léon. Que lui non plus ne connaissait personne, enfin pas vraiment... Il n’en revenait pas, Léon.
Léa et Léon devinrent tout de suite très amis. Chaque jour, ils se retrouvaient au jardin où, assis sur leur banc, ils discutaient pendant une heure entière, jusqu’à ce que Léa doive rentrer chez elle. Elle lui posait mille questions et il répondait à toutes car il savait toutes les réponses, Léon... qui n’en revenait toujours pas.
Un jour, Léa demanda à son ami Léon : - Pourquoi as-tu toutes ces cicatrices sur le visage ? Tu as fait la guerre ? - Ce ne sont pas des cicatrices, répondit Léon en souriant. Ce sont des rides. J’en ai beaucoup parce que je suis très vieux. - Comment tu les as attrapés ? demanda la petite fille qui voulait toujours tout savoir. Alors, le vieux monsieur répondit : -Chacune de ses rides est la trace d’un souvenir, ce sont toutes les choses qui me sont arrivées dans la vie et qui se sont écrites sur mon visage. Regarde bien : il y a des rides qui sont comme un sourire, c’est pour les bons souvenirs. Et celles qui ont l’air de faire la grimace, c’est pour les mauvais. Là, c’était Léa qui n’en revenait pas.
Le lendemain, la fillette proposa à Léon d’aller faire du toboggan. - Voyons Léa ! s’exclama Léon. Je suis bien trop vieux pour faire une chose pareille. Mais la petite fille ne voulut rien entendre. Elle traîna le vieux monsieur jusqu’au pied du toboggan. Léon était rouge de confusion. Il avait l’impression que tout le monde le regardait. - Allez monte, ordonna la petite fille en lui souriant. Je passe devant toi. Tu n’as pas peur quand même ? - Non, non … Mais la voix de Léon était soudain devenue toute petite.
Léon monta tout en haut du toboggan - et je peux vous dire que cela mis très longtemps. Léa l’attendait. Et quand enfin il arriva, elle s’installa sur ses genoux et compta : - A la une… A la deux… A la trois ! ! ! Léon poussa avec ses bras, avec ses jambes, de toutes ses forces, et ils dévalèrent sur la pente plus vite qu’aucun enfant ne l’avait jamais fait. Ils riaient tous les deux aux éclats. Et puis ils recommencèrent aussitôt.
Ce qui se passa ensuite est tout à fait incroyable. Pourtant vous pouvez me croire, j’étais là et j'ai tout vu. Soudain, toutes les rides du vieux monsieur – et il en avait au moins un million, Léon – se rangèrent dans le même sens : on avait l’impression que tout son visage était une bouche qui souriait. Et moi, quand je suis rentré chez moi, je me suis regardé dans la glace et j’ai vu, juste au coin de ma bouche, une toute petite ride qui me souriait. Je n’ai pas pu la regarder très longtemps, parce qu’à ce moment Maman m'a appelée : "Léa, viens manger, s'il te plaît : le dîner est prêt".
*








