Ce matin
Ce
matin, en me levant, j’ai jeté un œil par la fenêtre de
ma chambre. Il se trouve seulement que ce n’était pas le
mien. La nuit avait été rude. Je l’avais rencontrée sur
l’internet, aux hasards de mes tribulations dans le long et
futile dédale de la blogosphère. Souvent, ici ou là, je laissais un
commentaire afin de témoigner de mon passage, dire que
j’existais, le prouver d’abord à moi-même. Cela se fit
peu à peu. Je ne sais dire où et comment eut lieu notre première
rencontre. Simplement, elle fut de plus en plus présente, passant
où je passais, semblant m’attendre là où j’allais. Elle
fut la première à prendre l’initiative. Un clin
d’œil, un mot complice, une question factice : le
jeu de la séduction s’engage. Bal des esprits et triste
comédie du je. Excitations et provocations, mystères qui n'en sont
pas. Danse des voiles qui voilent et dévoilent l'invisible moi.
Face à face chacun d’un côté d’un miroir à deux faces
où l’on ne mire que soi-même. Désir du désir de l’autre
pour soi. Les mots deviennent murmures et tendresses. Désirs de
soie partagée, où les peaux se toucheraient dans les draps
froissés. Gravir la montagne, atteindre le sommet, ne pas
redescendre. Prendre l'envol des promesses à tenir et des désirs à
satisfaire. Hier soir, nous avions rendez-vous dans un bar de
Ménilmontant. Elle était parfaitement belle. Soulagement. Sourires.
Sur le chemin du bar au restaurant, elle a pris ma main dans la
sienne. Et chez elle, près de Barbès, c’est elle qui
m’embrassa. « Frappe-moi », dit-elle. Je la frappai au
visage. « Plus fort », exigea-t-elle et je la frappai plus fort.
Plusieurs fois et si fort que son œil de verre se décrocha de
son orbite. Nous fîmes l’amour à même le sol, longuement et
avec une insupportable douceur. Ses seins étaient faux également,
surtout le gauche. Je rentrai chez moi à cette heure irréelle où
Paris semble en suspens entre la fin de la nuit et le début du
jour. Ombre déchirée avançant sur le pavé mouillé, je réalisai que
rien d’elle n’était tout à fait réel non plus.
Pourtant, dans mon cœur palpitait une émotion tenace et
j’avais dans ma poche, que je tournais et retournais entre
mes doigts incrédules, son œil de verre qu’elle y avait
elle-même glissé. Ce matin, j’ai jeté l’œil par
la fenêtre. Il me faudra sans doute la journée entière pour me
débarrasser tout à fait de l’émotion. Je vais essayer de ne
pas me connecter, aujourd’hui.
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Source : Ce matin |
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