Ce matin



Femme en chemise dans fauteuil- Picasso- 1908Ce matin, en me levant, j’ai jeté un œil par la fenêtre de ma chambre. Il se trouve seulement que ce n’était pas le mien. La nuit avait été rude. Je l’avais rencontrée sur l’internet, aux hasards de mes tribulations dans le long et futile dédale de la blogosphère. Souvent, ici ou là, je laissais un commentaire afin de témoigner de mon passage, dire que j’existais, le prouver d’abord à moi-même. Cela se fit peu à peu. Je ne sais dire où et comment eut lieu notre première rencontre. Simplement, elle fut de plus en plus présente, passant où je passais, semblant m’attendre là où j’allais. Elle fut la première à prendre l’initiative. Un clin d’œil, un mot complice, une question factice : le jeu de la séduction s’engage. Bal des esprits et triste comédie du je. Excitations et provocations, mystères qui n'en sont pas. Danse des voiles qui voilent et dévoilent l'invisible moi. Face à face chacun d’un côté d’un miroir à deux faces où l’on ne mire que soi-même. Désir du désir de l’autre pour soi. Les mots deviennent murmures et tendresses. Désirs de soie partagée, où les peaux se toucheraient dans les draps froissés. Gravir la montagne, atteindre le sommet, ne pas redescendre. Prendre l'envol des promesses à tenir et des désirs à satisfaire. Hier soir, nous avions rendez-vous dans un bar de Ménilmontant. Elle était parfaitement belle. Soulagement. Sourires. Sur le chemin du bar au restaurant, elle a pris ma main dans la sienne. Et chez elle, près de Barbès, c’est elle qui m’embrassa. « Frappe-moi », dit-elle. Je la frappai au visage. « Plus fort », exigea-t-elle et je la frappai plus fort. Plusieurs fois et si fort que son œil de verre se décrocha de son orbite. Nous fîmes l’amour à même le sol, longuement et avec une insupportable douceur. Ses seins étaient faux également, surtout le gauche. Je rentrai chez moi à cette heure irréelle où Paris semble en suspens entre la fin de la nuit et le début du jour. Ombre déchirée avançant sur le pavé mouillé, je réalisai que rien d’elle n’était tout à fait réel non plus. Pourtant, dans mon cœur palpitait une émotion tenace et j’avais dans ma poche, que je tournais et retournais entre mes doigts incrédules, son œil de verre qu’elle y avait elle-même glissé. Ce matin, j’ai jeté l’œil par la fenêtre. Il me faudra sans doute la journée entière pour me débarrasser tout à fait de l’émotion. Je vais essayer de ne pas me connecter, aujourd’hui.



Source : Ce matin




"Seuls", de Wajdi Mouawad



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Dans le froid



décès SDF bois de VincennesDans le bois, à la nuit tombée, silence et ombre.

Le sol gelé est dur comme de la roche. Un vent froid se fraie un lent passage parmi les arbres aux branches noueuses et décharnées, immobiles. Les oiseaux se cachent, sans doute pour éviter de mourir.

Paul envie les lapins qu’il devine calfeutrés dans leur terrier, et jalouse leur épaisse fourrure. La bâche en plastique sur laquelle il est allongé le protège de l’humidité, un peu. Mais elle ne le protège pas du froid. Il a enfilé trois pulls et glissé du papier journal par en dessous. Et dans son pantalon aussi. Mais cela ne suffit pas. Le froid pénètre partout, à travers ses chaussures dont les semelles sont usées, dans son cou, dans son dos, dans ses os. Recroquevillé autour de lui-même, grelottant, il ne trouve pas le sommeil.

Paul envie les lapins dans leur terrier. Chaque lapin dans chaque terrier, sous la terre, blotti contre sa femelle lapin. Il lui fait sa petite affaire et puis il s’endort, le lapin. A l’abri et en sécurité. Bien au chaud dans son doux foyer de lapin. Paul se concentre sur ce mot : foyer. Il émane de lui l’idée de la chaleur. Cela évoque en lui un lit et un toit, un feu de cheminée où les flammes dansent dans un crépitement joyeux et le plaisir d’un bol de soupe bouillante qu’on tient entre ses mains et les cris des enfants qui jouent et se chamaillent et les mots tendres qu’on échange après l’amour et avant de s’endormir et les dîners en famille qui s’éternisent et les retours silencieux au milieu de la nuit après une soirée bowling avec les copains et les parties de jambes en l’air en plein après-midi avec la voisine et les dimanches soirs télé pizza bière doigts de pieds emmêlés dans la couverture et un lit qu’on réchauffe avec sa propre chaleur corporelle avant de s’endormir en écoutant la pluie crépiter sur un toit qui nous protège de plus que cela.

Paul a froid aussi parce qu’il a faim. Et aussi parce qu’il est seul. Paul a froid parce qu’il est épuisé d’avoir faim et froid, épuisé de n’avoir pour compagnie que de vieux souvenirs qui ne sont pas tous les siens et qui ne parviennent plus à lui donner la force de croire à demain. L'idée de la chaleur ne le réchauffe plus. Il s’endort dans le froid et c’est de tout cela qu’il meurt. De froid, de faim, de solitude et de l’envie qui s’est épuisée en lui et en même temps que lui. Il s’endort, enfin, et meurt, Paul, juste comme ça.

En ville, au lever du jour, on compte plus un.



Source : Dans le froid




Exercice d'écriture en 7 minutes - #2



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La Turquie, le génocide arménien et les députés français



De quoi j'me mêle ?

Les députés français ont voté une loi pénalisant la négation du génocide arménien.

La première question qui vient à l'esprit est : pourquoi aujourd'hui ce besoin de légiférer ? A-t-on récemment entendu en France des gens clamer que le génocide arménien n'avait pas eu lieu ? Assiste-t-on en France à un débat acharné autour de cette question ? Combien même d'historiens français travaillent-ils sur cette période de l'histoire turque et arménienne ? Et, parmi ceux-là, combien nient la réalité du génocide ? Peu. Aucun ? Pourquoi alors cette soudaine nécessité de légiférer ?

Faire la leçon à la Turquie ? Rassurer la communauté arménienne de France ? Est-ce bien là le rôle de la représentation nationale ? On pourrait tout aussi bien faire une loi pénalisant la légitimation de l'intervention américaine en Irak, afin de faire la leçon aux Etats Unis d'Amérique et rassurer la communauté irakienne de France. Et une autre qui pénaliserait la négation de l'attentat terroriste du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center, pour faire la leçon à Al Quaïda. On pourrait voter la pénalisation du soutien à l'autorité palestinienne et ses chefs terroristes, pour faire la leçon au Hamas et soutenir la communauté juive de France... ou le soutien à l'Etat Israélien et sa politique d'occupation des territoires palestiniens et d'oppression du peuple palestinien - une bonne leçon pour Israel, non ?

Ou bien, ne faudrait-il pas mieux que la France se garde un peu de son côté donneuse de leçon, laisse chaque Etat et chaque peuple faire le chemin de sa propre histoire et de ses propres errements, et se préoccupe davantage de balayer devant sa porte, regarder les grosses poutres qu'elle a dans son oeil historique. Et à ce propos je suggérerais bien à la Turquie de voter une loi condamnant la négation d'une France qui a largement et activement collaboré avec l'autorité nazie, prenant toute sa part, durant la seconde guerre mondiale, dans la déportation et le processus d'extermination des juifs français ; cette France qui aujourd'hui encore se plaît surtout à glorifier sa minorité résistante, a mis longtemps avant de reconnaître la responsabilité prise par l'Etat français installé à Vichy, et se garde surtout d'incriminer le comportement peu glorieux de son peuple, soumis, passif et à l'occasion collaborateur.

On justifie cette loi sur le génocide arménien en faisant le parallèle avec le négationisme qui vise le génocide juif commis par l'Allemagne Hitlérienne et ses alliés - dont la France, donc. Mais c'est là feindre d'oublier que ce qui rend condamnable ce négationisme-là n'est pas dans la négation historique elle-même, mais bien dans sa dimension antisémite : afin que le juif soit coupable, il est nécessaire de lui retirer son image de victime. C'est le juif, ennemi sournois et menaçant, qui est visé par ce négationisme-là et qui en fait sa spécificité, assimilable à l'antisémitisme, donc au racisme, ce qui de fait le rend condamnable au regard de la loi française, comme l'est toute apologie du racisme ou de l'antisémitisme.

On ne peut en aucun cas prétendre que la négation du génocide arménien, aussi blessante puisse-t-elle être pour le peuple arménien, viserait à stigmatiser ce peuple. La négation de ce génocide-mà est essentiellement la difficulté d'un Etat à se retourner sur son histoire et à l'assumer. Difficulté sur laquelle, pour bien la connaître, la France devrait se garder un peu plus de se faire donneuse de leçon. Elle y gagnerait en sens de la décence.

La loi française - et c'est tout à son honneur - condamne l'apologie du racisme, de l'antisémitisme, ou de l'homophobie. C'est à ce titre que la négation de la Shoah fait en droit français l'objet de sanctions pénales. restons-en là et ne dérivons pas vers la pénalisation de toute négation historique en tant que telle, au risque d'atteindre gravement à la liberté d'expression. Il doit être possible en France de nier que Jean Moulin fût un grand résistant, que le général de Gaulle fût un libérateur, que l'on coupât la tête à Louis XVI, que Jeanne d'Arc fût pucelle ou qu'un vase fut cassé à Soisson. Je veux, pour ma part, pouvoir continuer à clamer haut et fort que jamais Zidane n'a mis un coup de tête à Materazzi, un soir de finale de coupe du monde, en l'an de grâce 2006, quand l'équipe de France fut sacré pour la seconde fois championne du monde de football...


La Turquie, le génocide arménien et les députés français





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Léon et Léa (une histoire pour les petits)



Léon et Léa

Cela faisait longtemps que Léon venait dans le jardin d’enfants. Il y venait tous les jours. C’était un très vieux monsieur, il avait au moins cent ans. Il avait de gros sourcils tout blancs, comme ses cheveux – mais il n’en avait plus beaucoup. Son visage et ses mains étaient toutes froissées et il marchait très doucement en s’appuyant sur une canne.

Léon aimait beaucoup venir dans le jardin d'enfants. Il regardait les enfants jouer, faire des châteaux de sable dans le bac à sable, glisser sur le toboggan jaune et vert, se balancer sur les balançoires et taper dans des ballons de toutes les couleurs. Les enfants criaient et riaient beaucoup, et Léon souriait. Et quant un enfant tombait et pleurait, Léon avait un peu mal pour lui.

Alors ce n’était pas tellement grave qu’aucun enfant, jamais, ne vienne lui parler ou lui dire bonjour. Léon était tout seul, assis sur son banc, mais il n’était pas triste. Il savait bien qu’un très vieux monsieur, ça fait toujours un petit peu peur aux enfants. Et peut-être même que certains d'entre eux pensaient qu’il était un ogre ou un monstre. Il ne leur en voulait pas. Ce n’était pas bien grave.

Un jour, Léon vit entrer dans le jardin une petite fille qu’il n’avait jamais vu auparavant. Elle avait une robe jaune avec de grosses fleurs vertes, et des chaussures violettes. Ses yeux étaient tout rond et tout noir, et ses cheveux, noir aussi, étaient attachés avec un chouchou rose au dessus de sa tête. Comme elle mangeait un pain au chocolat, on aurait dit qu’elle avait mis du rouge à lèvre marron.

Pour finir son goûter, elle est venue s’asseoir sur le banc, à côté de Léon. Elle avait un très beau sourire, mais le vieux monsieur n’osait pas lui parler. Il ne voulait surtout pas lui faire peur. Et c'est alors que quelque chose d’extraordinaire se produisit. La petite fille se tourna vers Léon et, comme si elle le connaissait depuis toujours, lui dit : - Bonjour, tu veux un peu de mon pain au chocolat ? Tu vas voir, il est délicieux. Et, avant qu’il ne lui réponde, elle coupa une moitié de la moitié de pain au chocolat qui lui restait et lui tendit : - Tiens. Comment tu t’appelles ? Moi je m’appelle Léa. Moi, je ne connais personne ici. Léon répondit que merci beaucoup et qu’il s’appelait Léon. Que lui non plus ne connaissait personne, enfin pas vraiment... Il n’en revenait pas, Léon.

Léa et Léon devinrent tout de suite très amis. Chaque jour, ils se retrouvaient au jardin où, assis sur leur banc, ils discutaient pendant une heure entière, jusqu’à ce que Léa doive rentrer chez elle. Elle lui posait mille questions et il répondait à toutes car il savait toutes les réponses, Léon... qui n’en revenait toujours pas.

Un jour, Léa demanda à son ami Léon : - Pourquoi as-tu toutes ces cicatrices sur le visage ? Tu as fait la guerre ? - Ce ne sont pas des cicatrices, répondit Léon en souriant. Ce sont des rides. J’en ai beaucoup parce que je suis très vieux. - Comment tu les as attrapés ? demanda la petite fille qui voulait toujours tout savoir. Alors, le vieux monsieur répondit : -Chacune de ses rides est la trace d’un souvenir, ce sont toutes les choses qui me sont arrivées dans la vie et qui se sont écrites sur mon visage. Regarde bien : il y a des rides qui sont comme un sourire, c’est pour les bons souvenirs. Et celles qui ont l’air de faire la grimace, c’est pour les mauvais. Là, c’était Léa qui n’en revenait pas.

Le lendemain, la fillette proposa à Léon d’aller faire du toboggan. - Voyons Léa ! s’exclama Léon. Je suis bien trop vieux pour faire une chose pareille. Mais la petite fille ne voulut rien entendre. Elle traîna le vieux monsieur jusqu’au pied du toboggan. Léon était rouge de confusion. Il avait l’impression que tout le monde le regardait. - Allez monte, ordonna la petite fille en lui souriant. Je passe devant toi. Tu n’as pas peur quand même ? - Non, non … Mais la voix de Léon était soudain devenue toute petite.

Léon monta tout en haut du toboggan - et je peux vous dire que cela mis très longtemps. Léa l’attendait. Et quand enfin il arriva, elle s’installa sur ses genoux et compta : - A la une… A la deux… A la trois ! ! ! Léon poussa avec ses bras, avec ses jambes, de toutes ses forces, et ils dévalèrent sur la pente plus vite qu’aucun enfant ne l’avait jamais fait. Ils riaient tous les deux aux éclats. Et puis ils recommencèrent aussitôt.

Ce qui se passa ensuite est tout à fait incroyable. Pourtant vous pouvez me croire, j’étais là et j'ai tout vu. Soudain, toutes les rides du vieux monsieur – et il en avait au moins un million, Léon – se rangèrent dans le même sens : on avait l’impression que tout son visage était une bouche qui souriait. Et moi, quand je suis rentré chez moi, je me suis regardé dans la glace et j’ai vu, juste au coin de ma bouche, une toute petite ride qui me souriait. Je n’ai pas pu la regarder très longtemps, parce qu’à ce moment Maman m'a appelée : "Léa, viens manger, s'il te plaît : le dîner est prêt".

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Léon et Léa





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histoire vraie



Qu’importe après tout qu’une histoire soit vraie, qu'elle ait été vécue dans le monde réel, pourvu qu’elle existe et que quelqu’un la raconte, et pourvu qu’une seule personne puisse l’entendre et s'y reconnaître, ou simplement s'y sentir bien.


histoire vraie





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