Mystère bouffe, de Dario Fo, par Muriel Mayette
Je
me garde ce billet sous le coude depuis bientôt une dizaine. A
l'ennui éprouvé d'un bout à l'autre de cette pièce s'ajoute l'ennui
d'avoir à en dire quelque chose.
Faisons court : en guise de mise en scène, une succession de stand-up - des jongleries, si l'on veut se la raconter troubadour - revisitants la religion façon peuple. Les prestations sont inégales, parfois excellentes parfois moins, mais on s'en fout tant le texte de Dario Fo, ainsi (mal) traité, a aujourd'hui perdu de son irrévérence, de sa charge provocatrice.
C'est chaque fois la même histoire quand la très respectable et très bourgeoise Comédie Française cherche à s'encanailler. Faute d'oser franchement, elle n'y parvient pas, demeure malgré tout très respectable et très bourgeoise. C'est qu'il ne saurait suffire d'adopter les manières du peuple - de ce qu'on s'imagine être le peuple - tant qu'il y manque l'esprit.
Il aurait fallu un public de curés et de bonnes soeurs pour que ce spectacle parvienne à déranger un tant soit peu quelqu'un - qui alors serait susceptible, peut-être, d'évacuer son malaise par le rire. Mais voila, aussi culs-bénits soit souvent le public de la Comédie Française, il ne l'est point assez encore qu'il se sente un tant soit peu violenté par un catéchisme passé à la moulinette scatologique.
C'est à se demander si, pour avoir choisi de faire entrer cette pièce au répertoire, en ce début de XXIème siècle, Muriel Mayette est consciente que le Paris d'aujourd'hui ne ressemble guère - du moins du point de vue du tabou religieux - à la Lombardie des années 50. Se rend-elle même compte qu'au moment même où elle pense nous faire rire avec un Christ qui glisse de sa croix, Plantu publie en Une du Monde un dessin autrement plus licencieux ?

Source : Mystère bouffe
![]() |
![]() |
Les Justes, de Albert Camus, par Stanislas Nordey
Stanislas
Nordey ou l'art de désincarner une pièce profondément humaine.
Les Justes est un texte puissant sur l'inexpugnable humanité de l'Homme. L'on fouille là au plus profond des cœurs et des âmes. Jusqu'où peut-on renoncer à soi-même pour une idée, aussi grande et généreuse soit-elle ? Est-il juste de tuer et de mourir, ou de renoncer à aimer, au nom du combat pour la Justice ? Peut-il y avoir une limite au combat contre l'oppression ? La vie d'un seul saurait-elle être versée en salaire de la libération de tous ?
Un groupe de révolutionnaires, ou de terroristes, c'est selon, prépare un attentat. Quatre hommes et une femme qui se retrouvent confrontés à leur conscience de "Justes". Chacun est prêt à mourir pour prix du meurtre qu'ils ont résolu de perpétrer contre l'oppresseur - nous sommes en 1905 et la figure de l'oppresseur est celle du grand-duc Serge. Mais cela ne suffit pas et ce prix, leur propre vie, pourrait ne pas couvrir la totalité de ce qu'ils s'apprêtent à commettre.
Car le grand-duc, qui incarne l'oppression, est aussi un homme. La grande-duchesse est sa femme et ses larmes seront celle d'une veuve. Pis, dans la calèche du grand-duc, contre laquelle sera lancée la bombe, ont pris place ces deux neveux c'est-à-dire les figures de l'innocence. Quel prix fixer pour l'homme, la femme et les enfants - on parlerait aujourd'hui de victimes collatérales ?
Il faudrait pouvoir s'oublier soi-même pour oublier toutes les victimes, que l'individu s'efface devant l'immensité de l'idée de Justice pour les hommes. Ils se disent prêt à mourir, à renoncer à la vie aussi bien qu'à l'amour, au profit d'un combat qui est profondément humain, qui est le seul combat qui vaille. Mais le dire et le proclamer ne suffit pas et derrière chaque juste il y a un homme ou une femme, son cœur, son âme, cet individu qui aspire à vivre et à aimer, qui ne saurait se l'interdire. Parce que telle est sa condition, son essence.
Et pourtant, Stanislas Nordey a fait le choix on ne peut plus étrange de dépouiller la pièce de ses personnages. Ne demeure que les mots de Camus que chacun des comédiens à la charge de propulser en direction du public avec une éprouvante lenteur. Les comédiens prennent la pose qui leur a été assignée et puis, immobiles, ils disent sans jouer d'autre chose que de leur voix - et encore, dans un contretemps systématisé autant qu'intellectualisé. Parfois, soudain et de manière inintelligible, ils intervertissent leurs places et prennent une autre pose et qu'on ne comprend pas davantage.
Les mots de Camus sont là et tout le texte nous parvient ainsi, mot à mot et sans âme. Tout le texte est là mais le théâtre n'y est pas. L'humanité n'y est pas, en a été expurgé. Ce qui non seulement provoque l'ennui, mais apparaît en totale contradiction avec le sens même du texte, ce déchirement du masque du soldat sous lequel l'Homme ne parvient pas à être contenu. En bref, avec un tel parti pris de mise en scène, il n'y avait plus de tragédie possible.
Quel gâchis !
« La terreur ne convient pas aux délicats » assène un des protagonistes de Les Justes. Je ne résiste pas à l'envie de citer Camus plus longuement, avec cet extrait de Les meurtriers délicats :
Un si grand oubli de soi-même, allié à un si profond souci de la vie des autres, permet de supposer que ces meurtriers délicats ont vécu le destin révolté dans sa contradiction la plus extrême. On peut croire qu'eux aussi, tout en reconnaissant le caractère inévitable de la violence, avouaient cependant qu'elle est injustifiée. Nécessaire et inexcusable, c'est ainsi que le meurtre leur apparaissait. Des cœurs médiocres, confrontés avec ce terrible problème, peuvent se reposer dans l'oubli d'un des termes. Ils se contenteront, au nom des principes formels, de trouver inexcusable toute violence immédiate et permettront alors cette violence diffuse qui est à l'échelle du monde et de l'histoire. Ou ils se consoleront, au nom de l'histoire, de ce que la violence soit nécessaire et ajouteront alors le meurtre au meurtre, jusqu'à ne faire de l'histoire qu'une seule et longue violation de tout ce qui, dans l'homme, proteste contre l'injustice. Ceci définit les deux visages du nihilisme contemporain, bourgeois et révolutionnaire. Mais les cœurs extrêmes n'oubliaient rien. [...] Pour eux, comme pour tous les révoltés jusqu'à eux, le meurtre s'est identifié avec le suicide. Une vie est alors payée par une autre vie et, de ces deux holocaustes, surgit la promesse d'une valeur. Kaliayev, Voinarovski et les autres croient à l'équivalence des vies. Ils ne mettent donc aucune idée au-dessus de la vie humaine, bien qu'ils tuent pour l'idée. Exactement, ils vivent à la hauteur de l'idée. Ils la justifient, pour finir, en l'incarnant jusqu'à la mort. Nous sommes en face d'une conception, sinon religieuse, du moins métaphysique de la révolte.
Source : Les Justes, de Albert Camus
![]() |
![]() |

Un Tramway, Krzysztof Warlikowski
Un Tramway, Krzysztof Warlikowski
Suite
à (A)pollonia, j'avais
quelque réticence concernant Krzysztof Warlikowski, doublée
cependant d'une réelle curiosité.
Et puis ce Tramway s'annonçait comme l'adaptation d'Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, qui plus est adaptation réalisée par Wajdi Mouawad, et avec Isabelle Huppert dans le rôle principal. Autant de noms qui exciteraient plus d'une curiosité.
Bon, j'avais également nourri un doute à l'égard d'Isabelle Huppert au théâtre, comédienne au talent indéniable qui déjà en Hedda Gabler - sous la direction d'Eric Lacascade - n'évitait pas d'en faire trop. Et c'est encore le cas cette fois-ci où au long du spectacle donné la comédienne outrepasse le rôle pour verser dans la performance. C'est exceptionnel, un régal à contempler, si n'était que le personnage en vient à s'effacer derrière Isabelle Huppert elle-même. On y perdait hier Hedda Gabler, on perd cette fois Blanche Dubois sur le sort de laquelle on en vient à oublier de pleurer.
Mais c'est presqu'un détail, tant Warlikowski parvient par ailleurs à nous ennuyer au long de près de trois heures d'un spectacle interminable.
J'en avais déjà fait le constat après avoir assisté à (A)pollonia, cela s'est confirmé : Krzysztof Warlikowski possède surtout le talent de s'appuyer sur une scénographe d'exception en la personne de Malgorzata Szczesniak. Un Tramway vaut surtout pour son dispositif scénique qui est l'occasion d'une succession de tableaux d'ambiance souvent réussis - à l'esthétique néanmoins si travaillée qu'ils en deviennent parfois esthétisants.
L'utilisation de procédés vidéo est trop systématique pour ne pas en devenir abusive. L'effet en est souvent réussi, certes, mais il n'est pas justifié par un propos cohérent - ou intelligible. Cela en devient usant. Pis que cela, d'un bout à l'autre du spectacle les comédiens sont équipés de micro, qui au mieux rendent un écho aussi froid qu'impersonnel et au mieux rendent des sons aux distorsions volontairement amplifiés. C'est épuisant et d'autant plus qu'alors chaque fois qu'un personnage se gratte la tête ça fait "scratchtch", chaque fois qu'il actionne un briquet ça fait "swisft"... et quand un objet tombe ça fait "blong".
Restons dans le son et évoquons les chansons qui émaillent - mais surtout émiettent - le spectacle sans qu'on en comprenne la nécessité. A minima, la chanteuse serait exceptionnelle, on aurait pu trouver là matière à se réjouir, mais ses interprétations sont simplement passable - quand elle ne massacre pas All by myself...
Mais finissons-en avec la forme, en n'omettant pas de signaler que les amateurs de haute couture trouveront peut-être une compensation à leur ennui en assistant aux multiples changements de costumes d'une Isabelle Huppert qui prend visiblement grand plaisir à remplacer une robe de chez Dior par une autre de chez Saint Laurent. Pourquoi pas...
Reste ce Tramway sans Désir, pièce amputée, saucissonée, éparpillée, avec des morceaux de Sophocle dedans, des éclats d'Oscar Wilde et de Coluche, de l'extrait d'Evangile et de Dame aux camélias. Pourquoi ? Mystère. Le propos est soit trop explicite, soit insaisissable. Surtout, on a très vite perdu l'envie de se poser la question.
Mais j'en ai assez dit et je m'en vais vous éviter le synopsis. Si cela vous importe, visionnez plutôt le film : Elia Kazan, Vivien Leigh, Marlon Brando, Karl Malden, ça le fait bien mieux.
Moi, j'en suis resté avec le regret, en sus, de ne savoir pas siffler. Quelqu'un saurait m'apprendre ?
Source : Un Tramway, Krzysztof Warlikowski
![]() |
![]() |
Les Estivants, de Maxime Gorki, par Eric Lacascade
Première
génération de bourgeois. Par chez nous, on leur donnerait du
nouveaux riches, Maxime Gorki les décrit comme des
estivants.
Ils vivent entre eux, forment une société fermée et repliée sur elle-même, au sein de laquelle ils tâchent de tromper leur oisiveté de nantis dans une convivialité creuse et convenue, royaume de l'apparence, de l'ennui et des faux sentiments. Ils traversent la vie comme en villégiature, ne cherchant finalement rien d'autres qu'à dissimuler l'accumulation des petites frustrations derrière de grandes déclarations d'intentions, toujours remises. Jusqu'à ce que le mur des hypocrisies vole en éclats et libère les vérités aigres de chacun et chacune, leurs émotions dérisoires.
Je n'aime pas les mises en scène de Lacascade. Même s'il est loin d'être le pire en ce domaine, il fait partie de ces metteurs en scène qui se servent davantage des textes qu'ils ne les servent, qui soumettent les auteurs plus qu'ils ne les respectent. Du moins avais-je abouti au fil des déceptions à ce constat d'un metteur en scène au talent démonstratif - regardez ce que je sais faire - et qui cherche davantage à se dire qu'à faire dire.
J'ai été très agréablement détrompé et cette mise en scène des Estivants, moderne, actuelle, burlesque par moments, enlevée d'un bout à l'autre, est finalement très réussie. Parce qu'elle est vraie. Parce que tout et tous contribuent à l'explosion de la vérité du texte : le décor, simple et efficace ; la scénographie, audacieuse ; et les comédiens, libres et visiblement heureux d'être sur scène.
J'étais réticent, je fus conquis.
Source : Les Estivants
![]() |
![]() |
Ciels, de Wajdi Mouawad
J'attendais
ce spectacle depuis cette belle nuit de juillet en Avignon durant
laquelle je participai à l'inoubliable et quasi féérique aventure
théâtrale que fut la représentation de l'intégrale du Sang des promesses,
dans l'enceinte de la Cour d'Honneur du Palais des Papes.
Pas tout à fait l'intégrale puisque Ciels est réputé être le quatrième opus de ce que Wajdi Mouawad a nommé un quatuor et dont les trois premiers opus sont Littoral, Incendie et Forêts.
Wajdi Mouawad est un auteur de premier plan. Son verbe est puissant et son humanité palpable. Voilà un poète qui tente d'interposer sa poésie dans la spirale infernale de la guerre, où les pères envoient les fils verser le sang des fils, et où les fils portent le poids intolérable du crime des pères. Wajdi Mouawad est un fils qui a choisi de nous bombarder de ses mots et de ses visions qui sont peines culpabilité et colère, plutôt que de se saisir de la mitraillette qu'un fils ou un père mort au combat.
Wajdi Mouawad est un poète-terroriste et c'est de la guerre qu'il cherche à nous terroriser. Parce qu'elle est terrifiante. Parce que la guerre est lourdement chargée de milles et milles histoires terrifiantes qu'il faudrait toutes raconter afin qu'elles ne demeurent pas enfermer à l'intérieur des victimes, mais aussi des bourreaux - en ces intérieurs confinés où sont enfantées les guerres de demain, enfantées par les guerres d'hier comme père et mères enfantent fils et filles, de sang versé en sang versé.
Un intérieur confiné, c'est précisément l'espace théâtral dans lequel la mise en scène de Wajdi Mouawad enferment les spectateurs. Une boîte, les spectateurs au centre, sur des tabourets pivotant, figurant un jardin de statues. Quatre murs tout autour, et des niches dans les murs qui sont autant de scènes où se déroulent le fil de la tragédie qui emportent les cinq personnages - et avec eux, le Monde.
Car c'est bien à une tragédie qu'on assiste. Mais aux trois premiers opus du Sang des promesses où la tragédie était celle qui avait déjà eu lieu, tragédie de la douleur des fils et filles de la guerre, impossibilité tragique de vivre en ignorant le sang versé, ce sang qui semble une promesse de sang quand il devrait être une promesse de vie et d'innocence, répond et s'oppose ce quatrième où la tragédie est la guerre qui vient, frappe préventive des fils poètes sur les pères sanguinaires.
La piste islamiste est un leurre. Voilà ce que nous dit Wajdi Mouawad. La piste islamiste est un leurre parce que ce n'est pas l'Islam qui est en cause, mais l'impossibilité de vivre pour les fils de la guerre et qui ont reçu le sang en héritage, comme une promesse de mort plutôt qu'une promesse de vie. Et qui tuent les pères pour n'avoir pas à tuer les fils.
Et il ne s'agit ni d'excuser ni de justifier, mais de comprendre. Car comment mettre fin à la guerre si l'on en ignore les ressorts, si l'on ne cherche pas à comprendre ce qui d'une guerre ne cesse de nous plonger dans une autre, où encore et encore des pères pour prix de leur propre sang versé envoient les fils verser le sang des fils ?
Voilà pour le propos et sa mise en mots - et leur poésie est puissante - et sa mise en scène - et Wajdi Mouawad n'est pas moins talentueux et créatif en ce domaine.
Pourtant, je n'ai pas aimé.
C'est que tout (ou presque) est dit dans le premier quart d'heure. Ensuite, la mayonnaise théâtrale ne prend pas. On se retrouve à attendre quelque chose qui ne vient pas, avec le sentiment de ne pas avancer, de n'être pas emporté. Et ce n'est pas une vague intrigue policière façon Da Vinci Code qui saurait théâtraliser le propos, ni les trouvailles de mise en scène - nombreuses -, ni même la générosité des comédiens - du moins de quatre d'entre eux, parce que le cinquième, Stanislas Nordey, a trop vouloir prendre place n'en prend aucune, au point qu'il semble jouer davantage à côté de ses petits camarades qu'avec eux.
Au final, c'est la déception qui domine. Ou qui me domine, car je ne saurais malgré tout vous dissuader d'aller vous faire votre propre opinion en entrant à votre tour dans la boîte, où vous violenteront les mots d'un Wajdi Mouawad auquel je ne reprends pas mon admiration. Je suis simplement cette groupie qui découvre qu'elle n'a pas tout à fait abdiqué son sens critique.
Source : Ciels, de Wajdi Mouawad
![]() |
![]() |
Die Ratten, de Gerhart Hauptmann, par Michael Thalheimer
Des rats
occupés à survivre dans l'espace étriqué d'une galerie souterraine,
leur terrier, ce boyau sombre et oppressant qui est tout leur
univers.
Voilà le triste sort auquel se trouvent réduits les protagonistes - gens du peuple, gens de peu - de cette tragicomédie berlinoise de Gerhart Hauptmann : Die Ratten.
Une femme a perdu son enfant. Une autre est enceinte et n'aura pas les moyens de subvenir aux besoins de son bébé. Deux désespoirs se rencontrent, s'affrontent, et un marché se trouve bientôt conclu. De l'argent change de main et un enfant change de mère. Jusqu'à ce que la mère dépossédée revienne faire valoir ses droits sur l'enfant. Le noeud tragique est alors serré jusqu'à l'inéluctable. Destins pathétiques qui s'entrecroisent, souffrances, meurtres, prix du sang versé. Dans l'obscurité désespérante du terrier, les rats s'entredéchirent sauvagement, survivent un peu et meurent sans avoir vu le jour.
La parti pris de mise en scène est radical : la scène est surélevée, son plafond abaissé, de sorte que les comédiens se retrouvent à évoluer dans un espace vide où il leur est impossible de se tenir debout. Dos courbés pour la soumission, démarches chaotiques pour le dérisoire, ils n'ont pas d'autre choix que de devenir ces rats coincés dans un boyau, où les spectacteurs les observent, les étudient comme au travers d'une coupe transversale, et assistent à leur petit théâtre social.
Cette radicalité, oppressante même pour le spectateur, est une réussite. Et les comédiens, allemands, jouent justes, étonnamment justes tant l'expressionnisme pathétique n'est jamais facile, c'est-à-dire particulièrement casse-gueule. Ils parviennent à en faire trop sans que cela soit trop. A la fin, on est conquis et touché.
C'était la semaine dernière au théâtre de La Colline.
Source : Die Ratten
![]() |
![]() |

Nous c'est le goût, eux c'est des gueux
Macbeth, par Declan Donnellan
Macbeth
c'est l'histoire de « deux personnes qui se rendent compte
qu'elles ont tué quelqu'un ». C'est ainsi que résume la pièce
Declan Donnellan, grand spécialiste de Shakespeare, et metteur en
scène au talent immense.
Au soir d'une bataille victorieuse, le noble et loyal Macbeth croise trois sorcières qui lui prédisent qu'il deviendra roi. Perspective glorieuse qui le grise, et aussitôt pervertit son âme. D'autant que Lady Macbeth, sa femme, aussi ambitieuse que perfide, prendra grand soin qu'il ne s'embarrasse ni de patience ni de scrupule. Ensemble ils décident de tuer le roi afin d'accéder plus rapidement à un trône qui leur a été promis ; ensemble ils l'assassinent sauvagement et, enfermés par la monstruosité de ce premier forfait, deviennent de sanguinaires tyrans, rongés par la culpabilité et la paranoïa. Le noeud tragique qui s'est noué là, dans le sang versé, annonce leur perte.
C'est certainement à juste titre que Macbeth est considérée comme la plus sombre des tragédies shakespeariennes. Donnellan s'appuie sur une douzaine de comédiens formidablement inspirés pour nous en livrer toute la noire substance. Point de ces digressions chères à Shakespeare, nous nous retrouvons à passer comme portés par une flèche, sur la route rectiligne du destin tragique du couple Macbeth, au travers de toute l'épaisseur de la pièce. De toute son obscure vérité et dont émerge d'abord la formidable langue du poète.
Car Shakespeare, c'est d'abord cela : le chant des mots. Et, peu importe qu'on comprenne ou non, un peu ou beaucoup, il y a toujours à gagner un supplément de bonheur à écouter ce chant, lugubre ou joyeux, en version originale. Or Declan Donnellan n'est pas du genre à oublier d'accorder toute sa place au texte, qui plus est quand il s'agit de Shakespeare : ses comédiens prennent soin, et plaisir, à nous faire entendre chaque mot de chacun des vers du poète où sonnent gravement le glas du couple infernal et la douleur de leurs victimes.
Tout est sombre. D'abord cette scène immense et dépouillée, vide et sans fond. Puis les comédiens, tout de noir vêtus. Décor minimaliste, pas d'accessoire non plus. Les sorcières sont invisibles, la lame des poignards assassins est mimée et leurs victimes expirent atrocement sans qu'il soit besoin de maculer la scène de ketchup. Tout en devient plus fort et plus terrifiant.
C'est purement et simplement du théâtre. Il ne s'agit pas que cela fasse vrai, il suffit que cela touche juste.
Tour à tour, Macbeth et Lady Macbeth viennent en front de scène interroger leur conscience, interroger le public, à propos de cette soif de pouvoir qui les dévore, cette folie coupable qui les ronge, cette angoisse de mort qui les tue, et ce feu des hommes qui les consume, et qui nous consume. Ça remue où ça fait mal. Ça touche juste.Tout simplement.
Et aussi, tout ce noir, c'est beau !
Source : Macbeth, par Declan Donnellan
![]() |
![]() |
Fièvre, par Lars Norén
Le
CAPITAL de Karl Marx échoue entre les mains d'une femme, riche.
Improbable cadeau pour elle qui a déjà tant. Le communisme
serait-il revenu à la mode ?
L'hypothèse est invraisemblable, vertigineuse, troublante,
dangereuse même... quand quelques vérités simples viennent se
déposer telles de petites bombes malicieuses sur le
champ dormant de la conscience.
Conscience qui est aussi bien là vôtre. Car ce texte à l'humour
grinçant ne vous épargnera pas.
Et à coup sûr sa fièvre vous saisira.
Donc cela s'appelle Fièvre. C'est un texte de Wallace Shawn, auteur américain et contemporain. C'est une mise en scène de Lars Norén, auteur et metteur en scène suédois - un des grands noms actuels du théâtre. Et c'est joué magnifiquement par Simona Maïcanescu, comédienne franco-roumaine au talent immense, qui offre là de ces prestations qui marquent pour longtemps les spectateurs. En sus c'est une amie.
Aujourd'hui donc ce spectacle existe. Aujourd'hui il a trouvé une scène où se produire - à Paris, au Théâtre des Mathurins. Et il ne saurait désormais vivre sans spectateurs. Ce spectacle a besoin de vous.
J'ai assisté à la première - l'an dernier, au Centre Régional Dramatique de Tours - et c'est sans crainte de vous tromper que je puis vous confier qu'il s'agit purement et simplement d'un véritable petit bijou. Qui mérite amplement que vous lui consacriez une soirée. Qui ne vous décevra pas. Au point que vous n'oublierez pas ensuite d'en parler à vos amis, auquel vous recommanderez à votre tour de prendre le risque d'être emportés par cette Fièvre.
C'est à partir du mercredi 13 janvier (autant dire demain !), du Mardi au Samedi à 19h - "en matinée" le Dimanche à 17h -, et plus tôt vous viendrez, plus vite les bouches en parleront aux oreilles. Et plus alors ce spectacle aura sa chance - c'est-à-dire plus nombreux seront les spectateurs qui pourront se déclarer chanceux d'y avoir assisté. Ne le ratez pas.
Cliquez ici pour réserver maintenant - ou bien téléphonez là : 01 42 65 90 00 - nota bene : du 13 au 22 janvier, toutes les places sont à -50%...
Si vous voulez en savoir un peu plus, il y a aussi ce petit site...
Source : Fièvre, par Lars Norén
![]() |
![]() |
Les Joyeuses Commères de Windsor
William
Shakespeare a écrit Les Joyeuses Commères de Windsor en
moins de deux semaines à la demande de la Reine Elizabeth I, qui
souhaitait à tout prix voir Sir John Falstaff – grand
seigneur ruiné et personnage de Henri IV – impliqué
dans une intrigue amoureuse.
En deux semaines donc, et ce n'est pas faire injure au grand William que de dire que cela s'en ressent un brin.
Mais qu'importe, c'est une comédie, une farce, une gargantuesque bouffonnerie et, shakespearienne tout de même, on pourrait sans mal y trouver matière à s'y divertir beaucoup. Encore fallait-il assumer d'avoir fait entrer ce texte au répertoire de la Comédie Française. Encore fallait-il lui faire confiance, au texte, à Shakespeare...
Alors on se demande pourquoi le metteur en scène espagnol Andrés Lima a choisi de monter cette pièce, puisque de toute évidence il en a trouvé le texte à ce point insuffisant qu'il lui a semblé nécessaire de systématiquement rajouter la bouffonnerie à la bouffonnerie, au point même que l'intrigue en devienne incompréhensible et la farce parfaitement consternante.
Oui, sans doute le genre exigeait-il qu'on frôlât l'excessif. Exercice périlleux, où il faut prendre garde de ne point verser dans le mauvais goût. D'autant qu'humour anglais, Shakespearien même, et comique latin, espagnolade même, ne font pas nécessairement bon ménage...
Les comédiens sont tous individuellement remarquables. Ils sont une vingtaine sur la scène à se démener chacun à leur tour, chacun dans son clown, pour nous arracher un gloussement, au milieu de ce qui s'avère très vite être un naufrage collectif.
C'est qu'à force d'effets gesticulatoires et désordonnés, la pièce est oubliée en chemin. D'ailleurs on comprend très vite qu'il n'y avait pas de chemin, sinon peut-être de prouver que le très bourgeois Théâtre du Français était capable de canaillerie.
Non, on ne rit pas. Ou trop peu pour pouvoir feindre de s'être véritablement diverti.
Source : Les Joyeuses Commères de Windsor
![]() |
![]() |
Une maison de poupée, par Braunschweig
A force, on
pourrait en venir à penser que dans l'oeuvre d'Enrik Ibsen, les
femmes sont démesurément maltraitées. D'aucuns
s’engouffreraient là pour conclure au machisme de l'auteur.
Ils auraient grand tort.
C'est l'être humain en général, ou plutôt l'être social, qu'Ibsen se plait à dépeindre sans la moindre indulgence, souvent avec férocité. Et chacune de ses pièces se révèle être un très sombre tableau de la société - peinture largement intemporelle, en dépit des apparences - où les personnages féminins, finalement, s'en tirent avec certains honneurs. Et si même parfois c'est au prix de la mort comma dans Rosmersholm, Hedda Gabler ou même Le Canard sauvage, au terme du drame ibsénien est souvent une libération pour le héros féminin.
Et il en sera en réalité de même pour Nora qui pour échapper à sa maison où elle n'existe qu'en tant que poupée devra tuer en elle l'épouse et la mère, abandonner son mari et ses enfants, quitter le domicile conjugal et partir à la rencontre de la femme qu'elle n'est pas et qu'il s'agit de devenir. Ce ne sont jamais contre les femmes qu'Ibsen exerce sa critique, mais contre cet ersatz de femme en laquelle la société et la morale s'efforcent de les conserver prisonnières.
La Maison de Poupée est sans aucun doute la plus féministe des pièces d'Ibsen en cela que Nora parvient à trouver une issue qui n'est pas tout à fait tragique, une libération qui n'est pas en même temps une irrémédiable défaite.
A l'occasion de ma critique de Rosmersholm, j'ai dit déjà tout le bien que je peux penser de la sobriété d'une mise en scène. Braunschweig s'y est tenu là encore et on assiste en effet à du tout bon théâtre et qui, malgré un démarrage tout de même un peu poussif, parvient à nous emporter tout à fait et nous ravir.
Cependant, j'ai moi découvert La Maison de poupée, il y a quelques années, dans une mise en scène du très trash Thomas Ostermeier. Un spectacle rien moins que sobre et proprement époustouflant, au point que celui présenté aujourd'hui par Stephane Braunschweig ne pouvait à mes yeux que durement souffrir de la comparaison.
Source : Une maison de poupée, par Braunschweig
![]() |
![]() |

Auteurs 2.0 versus lecteurs 1.0
Rosmersholm, par Braunschweig
L'ancien
pasteur Rosmer vient de perdre sa femme, Beate. Celle-ci, très
malade psychologiquement, s'est jetée dans les eaux du moulin de la
propriété familiale de Rosmersholm. Rosmer vit désormais seul à
Rosmersholm, avec Rebekka West, gouvernante du domaine et amie très
proche, qui au cours de la longue maladie de sa femme l'a
accompagné sur l'exaltant chemin d'une pensée plus libre.
Libéré de son mariage, libéré de sa foi ancienne, libéré d'une éthique ancestrale, conservatrice et lourde de préjugés, Rosmer peut désormais vivre et agir et se réaliser. A ceci près qu'on ne se libère jamais tout à fait du passé, de l'hérédité sociale et des vieux fantomes qui rôdent et sans cesse vous rappellent à eux.
Culpabilité ou sentiment de culpabilité, c'est égal : le passé est une entrave, un geolier inflexible et qui réclame son tribut. Aussi, Rosmer et Rebekka West ne vivront pas ensemble, parce que le fantôme de Beate se dresse entre eux, parce que tous les fantômes nobles et sans joie de Rosmersholm se dressent entre eux, et parce qu'ils ne sont libres ni l'un ni l'autre. Et, prisonniers d'eux-mêmes, Rosmer et Rebekka West cheminent en vérité sur le chemin dérisoire qui les conduit sans faillir jusqu'aux eaux du moulin de Rosmersholm.
Voilà sans doute le plus sombre des drames ibseniens, drame plus existentiel que politique ou social, drame de la dépression et de la morbidité plus même que drame de l'amour et du désir charnel. Tant qu'en réalité il s'agit purement et simplemet d'une tragédie, où la mort des protagonistes est inéluctable, où la mort est la seule issue, l'unique moyen de se dégager du noeud fatal qui les étrangle, et qui se resserre un peu plus à chaque effort qu'ils fournissent pour s'en défaire. Un drame sombre et froid, affûté comme une lâme de rasoir, oppressant par sa radicalité, violent en somme, mot après mot. Et Rosmersholm de révéler, au fil d'une écriture ciselée et cruellement efficace, l'immensité d'un talent qui place Ibsen non loin de Shakespeare et de Tchekhov.
Stéphane Braunschweig a eu l'intelligence de la sobriété. Se contenter du texte, se mettre à son service, s'effacer pour donner mieux à entendre la petite musique du sens et de l'émotion. Il n'y a pas de metteur en scène, il y a une mise en scène. Il n'y a pas de comédiens, il y a des personnages. Il n'y a pas de spectacle, il y a un morceau d'universel, un instant de vie partagé. Cela demande une grande humilité et un immense talent.
Le décor est pour beaucoup, lui aussi, dans ce qui est donc une réussite : deux murs et un angle, qui resserrent l'espace et enferment les personnages dans une exiguïté oppressante. Rosmer et Rebekka West clament leur aspiration à la liberté, mais les hauts murs de Rosmersholm qui les dominent et les oppressent murmurent à chaque instant combien la réalité des êtres est plus forte que toute leur philosophie, disent à chaque instant que l'issue sera fatale, parce que l'on ne s'échappe pas d'une prison qui nous est intérieure - car ce n'est pas Rosmer qui habite Rosmersholm, mais bien Rosmersholm - ses hauts murs et tous ses fantômes : l'hérédité - qui habite Rosmer.
Et puisque Stéphane Braunschweig a choisi de faire un diptyque de deux pièces d'Ibsen en apparence très différentes, montées simultanément au théâtre de la Colline, j'aurai grand plaisir à retrouver bientôt l'étonnante Nora dans sa Maison de poupée - dont elle saura elle s'évader.
Source : Rosmersholm, par Braunschweig
![]() |
![]() |
Philoctète
Ha
! Laurent Terzieff... Quel comédien ! Quel formidable comédien
!
Hélas ! aussi. Hélas ! il ne pouvait à lui seul y suffire.
Philoctète est un paria. Glorieux et fidèle compagnon d'Héraclès, duquel il hérita des flèches redoutables, il fut mordu au pied par un serpent. Depuis, le héro souffre d'une plaie ulcérée et puante, et souffre au-delà de ce que les mots peuvent dire. Sur la route de Troie, sa plaie infecte et ses plaintes incessantes conduisent, sur les conseils du toujours sage Ulysse, la flotte des Grecs à abandonner le malheureux sur Lemnos, île déserte sur laquelle dix années durant Philoctète fut condamné à souffrir à la fois de son pied et de sa solitude. Jusqu'à ce que l'armée d'Agamemnon s'avise que l'oracle avait annoncé que Troie ne saurait être prise que par ce même Philoctète, possesseur de l'arc infaillible d'Héraclès. Ulysse est dépêché à Lemnos pour ramener devant les portes de Troie et l'arc et l'archer. Ulysse, toujours rusé, et qui sait le ressentiment que le vieux Philoctète nourrit à son encontre, prend soin de se faire accompagner du jeune Néoptolème, fils du défunt Achille, qu'il charge de tromper Philoctète l'entêté, après avoir par la ruse gagné la confiance.
Philoctète est une tragédie de Sophocle, puissante et belle, où le tragique nait et s'achève par et dans la parole : Néoptolème est déchiré entre d'un côté son sens de l'honneur et son amitié pour Philoctète, dont le sort et les souffrances l'émeuvent au plus haut point, et de l'autre le sens du devoir qui lui commande, à travers la voix d'Ulysse, de ramener devant Troie assiégée celui qui permettra la victoire des Grecs, lui en coûterait-il une déshonnorante trahison. Un jeune homme encore innocent déchiré entre les ruses d'Ulysse et ses raisons, et les plaintes entêtées et fières de Philoctète, héroïque en sa douleur.
Laurent Terzieff qui approche les quatre-vingts ans, amaigri et marqué par les années, est Philoctète. On n'en doute pas un instant. Seulement, c'est Sophocle qui n'y est plus.
C'est que le texte auquel s'adosse le spectacle est une variation à partir de Sophocle, écrite par Jean-Pierre Siméon. La trame est rigoureusement identique, jusqu'à même son médiocre dénouement qui voit Héraclès descendre du royaume de Zeus pour commander à Philoctète et Néoptolème d'accompagner Ulysse jusqu'à Troie, lesquels sauveront donc les Grecs sans perdre leur honneur pur de héros - puisque c'est à un Dieu qu'ils obéiront. La même trame donc, mais d'autres mots, sans qu'on puisse déceler dans la variation un quelconque bénéfice, qu'il soit poètique ou tragique. Et en ce qui concerne le tragique, bien au contraire.
C'est aussi que la mise en scène de Christian Schiaretti est bien étriquée, sans profondeur, minimaliste en vérité. Tout se déroule à l'entrée de la grotte de Philoctète, laquelle entrée est matérialisée par le rideau d'avant-scène, laquelle grotte est quant à elle évoquée par l'absence d'éclairage à l'arrière. Une scène étriquée et sans profondeur sur laquelle dialogue des comédiens comme statufiés. On comprend qu'on ait voulu tout faire reposer sur la formidable présence scénique de Laurent Terzieff, sur son incarnation physique du personnage, mais cela ne suffit pas. Cela ne pouvait suffire.
On aura donc bruyamment applaudi Laurent Terzieff. On y aura poliement associé les autres comédiens, pourtant plusieurs ton en-dessous. On n'aura pas vu, pourtant, Philoctète, qui au-delà de son personnage éponyme se devait d'être tout de même un peu une tragédie.
Source : Philoctète
![]() |
![]() |

De la frigidité de l'édition numérique
La Dame de chez Maxim
La
Dame de chez Maxim, de Feydeau.
Imbroglios, quiprocos et grivoiseries, portes qui s'ouvrent et se referment au rythme, forcément effréné, de la pièce, une comédie légère pleine de rebondissements où la critique sociale n'est pas absente : un vaudeville.
Ce n'est pas le genre théâtral que je préfère. Sans doute parce qu'allant au théâtre, ce n'est pas en premier lieu le divertissement que j'y cherche. Ni l'oubli de moi-même. De nos jours, on a la télévision pour ça.
Je ne sais donc trop qu'en dire, sinon que j'ai passé un bon moment. Selon l'humeur en laquelle on se trouve, on peut y rire beaucoup ou pas un instant. Je témoigne même qu'à un certain moment le fou rire m'a pris, mais je suis bon public en la matière. D'ailleurs, à ce moment-là, j'étais le seul à rire - ce qui en soi est déjà très drôle (en tout cas, moi, c'est une situation qui m'amuse toujours beaucoup).
Le décor est inventif, la mise en scène est enlevée, les comédiens pleins de bonne volonté. C'est en la circonstance ce qu'il faut - même si l'hystérie m'a semblé un peu trop marqué chez le rôle principal, joué par Nicolas Bouchaud - c'est un brin fatiguant, à la longue, de le voir sautiller dans tous les sens.
On peut d'ailleurs se demander s'il était absolument nécessaire d'en faire trois heures.
Source : La Dame de chez Maxim
![]() |
![]() |
La Grande Magie
Un
hôtel face à la mer et des villégiateurs désoeuvrés. Un mari
jaloux, sa femme et son amant. Un magicien raté et volontier
carambouilleur...
Un soir de spectacle dans l'hôtel, le magicien fait, à la demande de l'amant, disparaître la femme sous les yeux du mari. L'amant enlève la femme, le magicien comprend qu'il serait bien en peine de la faire réapparaître, explique au mari que sa jalousie est seule responsable de cette disparition et lui remet une petite boîte supposée contenir la disparue. Il ne suffit au mari que d'ouvrir la boîte pour retrouver son épouse, pour peu qu'il lui fasse entièrement confiance. Dans le cas contraire, il l'aurait perdue à jamais.
Plus tard, le magicien révèle son secret au mari septique et menaçant : une illusion, une expérience hypnotique, un jeu mental qu'il faut mener jusqu'à son terme, quand l'illusion prendra fin et que le mari découvrira que le temps ne s'est pas écoulé, qu'il se trouve toujours à l'hôtel, où il assiste à un spectacle de magie durant lequel sa femme n'a pas disparue.
A ce point, le décor est planté et la pièce révèle sa vraie nature, fable philosophique où l'homme dans sa caverne fait face à l'illusion de la vie, fable platonicienne qui est le fondement même du théâtre, la raison d'être de ce théâtre dont on sait qu'il est lui-même dans le théâtre : « Le théâtre est la vie... et la vie, un grand théâtre où chacun s'efforce de tenir un rôle, le sien, sous le regard de l'Autre. » (*) Et donc le sujet de La Grande Magie est la vie, le rapport que chaque homme entretient avec sa propre vie, les illusions qui le trompent et l'abusent, celles aussi en lesquelles il se réfugie, afin de n'être pas tout à fait malheureux.
Se déroule alors un grand spectacle, particulièrement soutenu par les performances de Hervé Pierre, dans le rôle du magicien Otto Marvuglia, illusionniste sans talent mais bonnimenteur redoutable, et - surtout - de l'incontournable Denis Podalydès, tout simplement époustouflant en Calogero Di Spelta, ce mari tour à tour sévère, jaloux, trompé, abandonné, désespéré, torturé, aliéné, désabusé, repenti, amoureux, révolté...
Toutefois, la part vaudeville du spectacle n'est pas une réussite, et notamment au cours de ce qui n'apparaît être qu'un interminable prologue, où l'on rit peu et s'ennuie beaucoup. Tant pis, puisqu'on finit par être emporté. Malgré le décor clinquant mais pas forcément joli, malgré la mise en scéne souvent plaisante mais parfois un peu étriquée, et malgré des comédiens enjoués mais, hormis les deux précités et en comparaison, assez en-dedans. Tant pis, puisqu'on en ressort réjoui.
Du spectacle diesel, en somme. Où la grande magie du théâtre fait en définitive son merveilleux office : des mots, du sens et la vie - ou du moins son illusion...
Edit : C'est mieux en citant l'auteur, Eduardo De Filippo, grand auteur italien du XXème siècle, disciple de Luigi Pirandello - La Grande Magie a été écrite en 1948 -, et le metteur en scène, Dan Jemmett - né à Londres en 1967 et installé en France depuis une dizaine d'années...
(*) je profite de ce clin d'oeil un peu malicieux pour signaler aux quelques lecteurs de ce blog que ça intéresse, que c'est avec une grande joie que je retravaille actuellement cette pièce, qui donc en sus d'être la meilleure chose que j'ai jamais écrite, sera bientôt une très bonne pièce de théâtre - puisqu'il faut toujours en croire sa joie.
Source : La Grande Magie
![]() |
![]() |
Le Sang des promesses, Wajdi Mouawad
Festival d'Avignon 2009 - compte rendu : Acte 4
Le sang des promesses, Wajdi
Mouawad
Littoral, Incendies, Forêts
Imaginez
la Cour d'honneur du Palais des Papes, à Avignon. Il est 20h. Une
fin de soirée d'été, le jour persiste, il fait bon. Débute
Littoral, premier opus d'un quatuor baptisé Le Sang
des promesses.
Viendront ensuite Incendie et puis Forêts.
Et puis la nuit aura passé, comme un enchantement. Dans le petit matin, il fait doux encore, vous avez un peu sommeil. Vous n'avez pas dormi et pourtant vous êtes empli d'images, de voix, d'histoires chargées de rencontres, belles et parfois douloureuses, comme au sortir d'un long rêve à la fois terrible et merveilleux. Qui vous habite tout entier. Vous rentrez chez vous, lentement. Dormir avec ça, ce sourire qui vous tient compagnie, vous l'approprier encore, comprendre ce qui vous a touché. Vous êtes heureux, vous venez de vivre une aventure partagée et vous savez pourquoi vous aimez le théâtre. Plus tard, vous irez voir Ciels, le quatrième et dernier opus du quatuor. Plus tard seulement.
Littoral - Wilfrid s'envoie en l'air comme jamais, une baise mémorable, d'autant qu'éjaculation se met soudain à rimer avec téléphone : le père de Wilfrid est mort. C'est là que tout commence. Avant tout, il ne s'agit pour Wilfrid que d''enterrer son père. Sa mère étant morte en le mettant au monde - cela se passait au Liban, pendant la guerre, avant l'exil -, il lui paraît assez naturel de réunir les deux amants que la naissance de Wilfrid avait tragiquement séparés. Mais la famille de la mère s'y refuse : le père serait responsable de la mort de la mère. Alors Wilfrid retourne au Liban, enterrer le père dans la terre de ses ancêtres et comprendre ce qu'il y a laissé. Enfant de l'exil, il y croisera les enfants de la guerre, assassins et victimes, des êtres pleins d'horreurs quand lui se sent vide. Ainsi accompagnés, et portant son père et sa propre histoire qui se révèle, il traverse un pays dévasté par la guerre où, village après village, les cimetières sont pleins. Longue route jusqu'à la mer. Jusqu'en son littoral où l'on peut enfin se délesté du poids de son histoire parce qu'on l'a assumée, parce qu'on l'a racontée, parce qu'elle a été intégrée au souvenir.
Littoral, c'est le début du voyage. C'est le voyage initiatique de Wilfrid, son entrée dans sa vie d'homme. C'est le début du voyage d'un public qui entre dans cette nuit du Sang des promesses. Le début d'une aventure artistique, celle de Wajdi Mouawad, commencée il y a une douzaine d'années alors qu'il écrivait ce premier opus de ce qui donnerait lieu, mais il ne le savait pas, à un quatuor.
Littoral, c'est aussi cette même histoire de l'exil et de l'enfance déracinée, racontée de nouveau, autrement et dix ans plus tard dans Seuls, spectacle écrit, mis en scène mais aussi joué par Wajdi Mouawad, seul sur scène et comme se mettant à nu. Un spectacle qui apparaît alors comme une sorte d'aboutissement, l'autre rive du Sang des promesses, puisqu'un littoral fait toujours face à un autre, un océan entre les deux et qu'il s'agissait de traverser.
Incendies - Ils en veulent à leur mère, les jumeaux Jeanne et Simon. Ce n'est pas tant qu'elle vient de mourir, Nawal, mais cela faisait déjà huit ans qu'elle s'était tue, cette mère. Inexplicablement. Et la voici qui se met à parler de nouveau, leur léguant deux lettres, à charge pour eux de les remettre à leurs destinataires, un père qu'ils croyaient mort et un frère dont ils ignoraient l'existence. Elle les aura donc « fait chier jusqu'au bout ! » Mais le désir de savoir est le plus fort, finalement, et c'est au Liban, leur terre natale, qu'ils s'en vont chercher des réponses, fouillant la guerre, parmi les meurtres et le sang, les viols et les incestes, croisant les assassins, les bourreaux et leurs victimes. Jusqu'à ce qu'émerge leur vérité intime, comme on creuse ses fondations dans sa propre histoire, celle de ses origines.
Forêts - J'ai déjà évoqué Forêts sur ce blog, où je décrivais « le long retour sur ses origines d'une adolescente québécoise - formidable Loup, que tout t'écoeure et que tout fait chier, crisse ! - qui cherche dans son histoire familiale, sur sept générations de femmes et de mères, une explication à son mal-être. Une longue et éprouvante traversée d'un siècle et demi d'Histoire, d'une guerre à l'autre, d'une atrocité à l'autre, d'une histoire d'amour à l'autre, de vie donnée en vie reçue sur un chemin jalonné par la folie et la mort. »
J'expliquais alors et je maintiens que « le trop n'est pas évité, et l'on pourrait dire que le spectacle qui nous est donné à voir est trop violent, trop hystérique, trop complexe et trop long, que la part de tragédie y est trop importante, que les rebondissements y sont trop nombreux, que l'on frise trop souvent le rocambolesque, que la mise en scène fait la part trop belle aux effets de style, que tout est trop dit et trop montré... si, de tout ce trop, l'on ne ressortait secoué, ébouriffé et finalement enthousiaste.
Je demandais qu'on imagine « que soit condensée en un seul spectacle toute la tragédie des Atrides, que dans la même pièce Atrée contraigne son frère, Thyeste, à manger ses douze enfants, qu'Agamemnon, fils d'Atrée, sacrifie aux Dieux sa fille Iphigénie, qu'Egisthe, treizième enfant de Thyeste, séduit Clytemnestre, femme d'Agamemnon, puis qu'ensemble ils assassinent ce dernier à son retour de Troie, puis qu'enfin, pousser par sa soeur Electre, Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, tue sa mère pour venger la mort de son père... Oui, cela pourrait être trop si le tout n'était servi par une mise en scène inventive et tendue, où rien n'est gratuit, où tout fait sens, et des comédiens tous parfaits, chacun au service des autres, du texte et du spectacle donné. »
3h30 sont nécessaires pour traverser ces Forêts. Et avant cela il avait fallu 2h40 pour rejoindre le Littoral, et encore le même temps pour resurgir des Inendies. Toute une nuit traversée par la tragédie de la guerre, et ce sang des promesses qui coule dans les veines des enfants de la guerre, que nous sommes tous. Nuit et bonheur partagés avec des comédiens impressionnants, d'énergie et de justesse, de générosité.
Bonheur donné, bonheur reçu, bonheur partagé.
Racine s'était fait une règle et même une stratégie « de plaire et de toucher ». Cela à un côté un peu pute que ne parvient à gommer qu'un immense talent. Auteur et metteur en scène, Wajdi Mouawad possède sans conteste ce génie qui font les grands du théâtre.

|
Source : Le Sang des promesses, Wajdi Mouawad |
![]() |
![]() |
Sous l'oeil d'Œdipe, Joël Jouanneau
Festival d'Avignon 2009 - compte rendu : Acte 3
Sous l'oeil d'Œdipe, Joël Jouanneau
L'histoire
de la famille des Atrides est généralement mieux connue que celle
de la famille des Labdacides, dont on se souvient surtout le double
forfait d'Œdipe, qui tua son père et épousa sa mère.
Pour ceux qui voudraient se rafraîchir la mémoire ou combler quelques lacunes, l'une et l'autre de ces deux destinées tragiques sont retracées à la fin de ce billet. Disons seulement ici que la malédiction des Labdacides conduit à quatre épisodes tragiques : la découverte par Œdipe de ses crimes aveuglés, la mort d'Œdipe maudissant ses fils, la guerre des fils qui s'entretuent pour la couronne du père, la mort d'Antigone qui défend le droit des morts contre les lois des hommes.
Joël Jouanneau a choisi de retracer l'ensemble de cette destinée maudite dans une et même pièce. On pouvait prédire qu'un tel exercice était voué à l'échec. Tout s'en trouve réduit, raccourci, aplati, simplifié, jusqu'à ce que disparaisse la théâtralité elle-même. Il y manque tout simplement ce qui élève le pathétique à la condition tragique : la profondeur.
La mise en scène, et en particulier la direction d'acteurs, tente alors de compenser ce qui est le péché originel de la pièce, dont il faut pourtant souligner un texte au style parfois fort bien senti. Mais c'était évidemment parfaitement vain. Il ne peut suffire de faire de grands gestes, de pleurer très fort et pousser des hauts cris désespérés pour que naisse le tragique. Au contraire, voilà que du pathétique on tourna au grotesque.
Jacques Bonnafé qui plante un Œdipe pitoyable et Bruno Sermonne un Cadmos dépourvu de toute épaisseur n'y pouvaient décidément l'un et l'autre pas grand chose. Les autres comédiens encore moins qui semblent au long de ces trois heures de représentation complètement perdus - à l'exception pourtant d'une Mélanie Couillaud qui figure une Euménide parfois convaincante.
Que dire sinon que tout cela conduit à un ratage complet, et presque tragique.
*****
La malédiction des Atrides
Pélops, qui donna son nom au Pélopponèse, est le fils de Tantale, lui même fils de Zeus, et de Dioné, fille du titan Atlas. Il épouse Hippodamie et parmi leurs enfants, on trouve Atrée, qui deviendra roi de Mycènes (ou Argos), et son jumeau, Thyeste, qui lui disputera le trône. Atrée épouse Erope, qui le trompe avec Thyeste. Atrée, pour se venger, tue les fils de Thyeste et, par ruse, les lui donne à manger au cours d'un banquet, avant de lui révéler de quoi il venait de festoyer. Pélopée, fille de Thyeste et violée par lui, donne à celui-ci un autre fils, Egisthe, qui tuera Atrée.
Ménélas et Agamemnon, les fils d'Atrée et d'Erope, sont dés lors contraints à l'exil. Ils se réfugient à Sparte, auprès de son roi, Tyndare. Ce dernier est l'époux de Léda, aimée de Zeus qui la séduit en prenant l'apparence d'un cygne. De ses amours avec le dieu, Hélène et Pollux furent le fruit, qui naquirent dans un œuf alors que Clytemnestre et Castor, enfants de Tyndare, naquirent dans un autre. Castor et Pollux sont nommés les Dioscures, c'est-à-dire les " fils de Zeus". Lorsque Castor, fils mortel de Tyndare, est blessé à mort dans un combat, Pollux décide de partager avec lui son immortalité : ils passent ainsi la moitié de leur temps aux Enfers, l'autre moitié sur l'Olympe, parmi les dieux. Quant à Hélène et Clytemnestre, elles épousent respectivement Ménélas, qui devient roi de Sparte, et Agamemnon, dont elle aura trois filles, Iphigénie, Chrysothémis et Laodicé (Électre), et un fils, Oreste.
D'une beauté extraordinaire, Hélène avait été enlevée une première fois par Thésée - fils d'Egée, roi d'Athènes, vainqueur du Minotaure et époux d'Antiope, reine des Amazones vaincue par Héraclès, avec laquelle il a un fils, Hippolyte, puis époux de Phèdre (soeur d'Ariane), qui tombera amoureuse du même Hippolyte, qui la repoussera, sur lequel elle vengera son dépit en l'accusant auprès de son père de l'avoir violée, avant d'être prise par le remord et de se suicider, mais après seulement que Thésée aura fait tuer son propre fils. Pendant une absence de Thésée, qui s'est rendu aux Enfers pour capturer Perséphone, Castor et Pollux viennent au secours de leur soeur Hélène et la ramènent à Sparte.
Hélène, devenue adulte et ayant donc épousé Ménélas, est enlevée une seconde fois par Pâris, fils cadet de Priam, roi de Troie, et d'Hécube. Un jour qu'il garde ses troupeaux sur le mont Ida, Pâris voit apparaître devant lui Aphrodite, Athéna et Héra, qui lui demandent de choisir à laquelle d'entre elles doit être remise la "pomme de discorde" - pomme d'or offerte « à la plus belle » par Eris, la déesse de la discorde. Pâris opte en faveur d'Aphrodite, déesse de l'amour, qui lui promet l'amour de la plus belle femme du monde. Il enlève donc Hélène et la ramène à Troie. Pour venger cet affront, Ménélas demande l'appui de son frère, Agamemnon, qui prend la tête de tous les Grecs pour s'en aller assiéger Troie.
Iphigénie - Avant que la flotte d'Agamemnon ait pu lever l'ancre, les vents s'arrêtent soudain, immobilisant les navires à Aulis. C'est qu'Agamemnon a offensé la déesse Artémis en prétendant avoir tué une biche avec une adresse que la déesse même n'aurait pu égaler. Le devin Calchas annonce alors que la colère de la déesse ne saurait être apaisée que par le sacrifice d'Iphigénie, fille d'Agamemnon lui-même. Ce à quoi Agamemnon finira par consentir, provocant la haine de Clytemnestre.
Agamemnon - Après la guerre de Troie, qui aura duré vingt ans, Agamemnon revient en son royaume de Mycènes où il est aussitôt assassiné - ainsi que Cassandre, son esclave et concubine, fille de Priam qui reçut de son amant Apollon le don de prophétie, puis fut condamné par le même a n'être jamais crue, une fois qu'elle l'eut repoussé - Agamemnon assassiné par Clytemnestre, aidée en cela par celui qui est devenu son amant, Egisthe (le même fils de Thyeste qui ayant tué Atrée avait rétabli son père sur le trône de Mycènes, avant que celui-ci fut récupéré par Agamemnon).
Electre - Poussé par Electre, Oreste venge la mort de son père en assassinant Clyemnestre, sa mère.
Les Euménides - Poursuivit par les vieilles divinités vengeresques que sont les Erinyes, mais protégé par Apollon, Oreste demande l'arbitrage d'Athéna en sa ville d'Athènes. La déesse réunit l'Aéropage et obtient l'acquittement d'Oreste en offrant aux Erinyes de devenir les divinités protectrices d'Athènes, gardiennes de la justice. Elles deviennent alors les Euménides, « les Bienveillantes », et ainsi finissent les temps barbares en même temps que le destin tragique de la maison des Atrides, poursuivie par une malédiction ancestrale.
Andromaque - Pas tout à fait. Hermione, fille de Ménélas et d'Hélène, avait été promise à Oreste. Mais après la guerre de Troie, ce fut Pyrrhus, fils d'Achille, qui l'obtint. Mais ce dernier la délaissa au profit d'Andromaque, la veuve de ce fils valeureux de Priam, héro de Troie tué par Achille, Hector dont elle eut Astyanax et auquel elle demeure irrévocablement fidèle. Hermione, furieuse d'être ainsi méprisée, incite Oreste qui soupire après elle à tuer Pyrrhus. Oreste s'éxécute - et éxécute donc son rival - faisant le malheur d'Hermione qui met fin à ses jours, réduisant le maudit Oreste à sa folie.
*****
La malédiction des Labdacides
Tout commence là aussi par Pélops, père de Thyeste et d'Atrée. Laïos, fils de Labdacos, fut chargé par Pélops d'apprendre à conduire un char à son fils, Chrysippe, qu'il eut de la nymphe Danaïs. Laïos tomba amoureux de son élève et l'enleva pour en faire son amant. Cela se sut, Hippodamie, la femme de Pélops et mère de Thyeste et d'Atrée, demanda à ses jumeaux Atrée et Thyeste de tuer Chrysippe, et Pélops appela sur Laïos la malédiction d'Apollon.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Devenu roi de Thèbes et ayant épousé Jocaste, Laïos reçoit de Delphes un oracle l'avertissant que si un héritier mâle venait à lui naître, celui-ci tuerait son père et épouserait sa mère. Prudent, Laïos renonce à toute relation physique avec son épouse. Jusqu'à ce qu'une nuit, sous l'emprise de la boisson, il s'accouple avec Jocaste et engendre Œdipe. Pour conjurer l'oracle, Laïos et Jocaste décident d’abandonner leur fils et pour s'assurer qu'il meure prennent soin de lui lier les pieds. Mais un berger vient à trouver l'enfant, qu'il confie au roi de Corinthe, Polybe, et sa femme Mérope, qui l’élèvent comme leur propre fils et se gardent de lui révéler le secret de ses origines. Ils lui donnent le nom d’Œdipe qui signifie "celui qui a les pieds enflés", ou le boiteux.
Des années plus tard, consultant Apollon, Œdipe apprend la malédiction qui pèse sur lui : il tuera son père et épousera sa mère. Se croyant le fils de Polybe et Mérope, il décide de fuir loin de Corinthe afin de déjouer la malédiction. Ce faisant, il prend la direction de Thèbes. En chemin, il croise un convoi, une altercation se déclenche et Œdipe tue un homme dont il ignore qu'il se nomme Laïos.
Parvenu à Thèbes, Œdipe découvre que la ville est soumise à la tyrannie du Sphinx, qui ravage les champs et terrorise la population. Ayant appris des Muses une énigme, la créature déclare qu'elle ne quitterait la province que lorsque quelqu'un l'aurait résolue, et tuerait quiconque échouerait à le faire. Créon, frère de Jocaste et régent de la ville depuis la disparition de Laïos, promet la main de la reine et la couronne de Thèbes à qui débarrasserait la Béotie de son fléau. De nombreux prétendants s'y essaient, mais tous périssent jusqu'à l'arrivée d'Œdipe, le sage, qui réussit, devient roi de Thèbes... et épouse Jocaste.
Œdipe roi - Œdipe et Jocaste ont quatre enfants, Etéocle, Polynice, Antigone et Ismène. Puis la malédiction des Labdacides reprend son irrésistible cours. La ville de Thèbes est décimée par la peste. Consulté, l'oracle de Delphes annonce que l'épidémie ne saurait cesser tant que ne sera pas mis fin à la souillure constituée par l'impunité dont jouit le meurtrier de Laïos. Œdipe s'engage à débusquer l'assassin, finit par découvrir qu'il ne s'agit de nul autre que lui-même et découvre par la même occasion que Laïos était son père et que Jocaste est sa mère. Cette dernière choisit de se pendre, tandis qu'Œdipe pour se punir de son aveuglement se crève lui-même les yeux et se condamne à prendre la route de l'exil.
Œdipe à Colone - Antigone choisit d'accompagner son père et de lui servir de guide. Après une longue errance, ils arrive non loin d'Athènes, à Colone, dans un lieu de culte où sont vénérées les Érinyes et où ils reçoivent la protection de Thésée, roi d'Athènes. Pendant ce temps, Polynice, qui s'est vu dépossédé par Etéocle de ses droits sur le trône de Thèbes, sur laquelle il avait été convenu que les deux frères régneraient en alternance, a réuni une armée (composée de sept chefs pour les sept portes de Thèbes) et s'apprête à prendre la ville par les armes. L'oracle de Delphes ayant désormais annoncé que le lieu où reposerait Œdipe serait protégé de toute invasion, Etéocle envoit Créon auprès d'Œdipe afin de le ramener de gré ou de force jusqu'à Thèbes. Quant à Polynice, il tente également de se rallier son père. Mais Œdipe se refuse à l'un comme à l'autre et les maudits, prédisant qu'ils se donneront mutuellement la mort. Aidé par Thésée, Œdipe reste à Colone, où il meurt, permettant à Athènes de bénéficier de sa protection.
Les Sept contre Thèbes - Antigone rentre à Thèbes et tente vainement d'empêcher la guerre. Aiguisé par un Créon avide de pouvoir, la haine des deux frères ne saurait leur permettre de s'entendre. Les deux frères s'entretuent et Créon obtient le trône.
Antigone - Créon ordonne des funérailles solennelles pour Étéocle et proclame l'interdiction à tous les thébains d'accorder une sépulture à Polynice. Antigone s'oppose, seule, à cette décision qu'elle juge indigne, contraire à la loi des Dieux. Refusant de se soumettre et contrevenant à l'interdiction, elle est condamnée par Créon à être enterrée vivante dans le tombeau des Labdacides. Antigone met fin à ses jours par pendaison juste avant l'arrivée d'Hémon, son fiancé, fils de Créon, qui venant pour la sauver se tue sur le cadavre de celle qu'il devait épouser. En apprenant la mort de son fils, Eurydice, sa mère, se suicide et Créon reste seul, anéanti et aspirant à une mort rapide. Il se tuera peu après.
|
Source : Sous l'oeil d'Œdipe |
![]() |
![]() |
Casimir et Caroline, Ödön von Horvath
Festival d'Avignon 2009 - compte rendu : Acte 2
Casimir et Caroline, Ödön von Horvath
«
Dans toutes mes pièces, je n'ai rien embelli, rien enlaidi. J'ai
tenté d'affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette
brutalité représente peut-être l'aspect le plus noble de la tâche
d'un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu'il écrit
pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes. » - Ödön von
Horvath
Casimir et Caroline s'aiment. Casimir vient de perdre son emploi de chauffeur. Caroline aspire à s'élever dans l'échelle sociale. Elle aspire aussi à s'amuser. Ça tombe bien, c'est la fête de la bière. Ça tombe mal, Casimir n'a pas le coeur à s'amuser. Il vient de perdre son emploi et se doute que Caroline risque de l'en aimer moins. Caroline et Casimir, sur fond de crise sociale et de fête foraine, s'éloignent l'un de l'autre, comme inéluctablement, font tragiquement naufrage. Cela se passe à Munich dans les années 30, après la crise de 29, avant l'avènement du nazisme. Ça se passe aujourd'hui et partout.
Johan Simons, le metteur en scène, et Paul Koek, le musicien, sont l'un et l'autre des adeptes du théâtre musical. Et la musique, omniprésente d'un bout à l'autre du spectacle, envoûtante et déchirante, est là en effet partout, une pulsation rock et lancinante comme un fil tendu au long duquel se précipite le drame.
Seule horizontalité dans un spectacle par ailleurs tout en verticalité, où le décor de fête foraine est figuré par l'empilement des tubulures et plateformes d'un immense échafaudage de quatre étages, gigantisme où l'errance désespérée des personnages n'en apparaît que plus dérisoire, dédale où semble déjà s'inscrire leurs successives défaites.
Tout était réuni pour un grand spectacle. Ne manquait que les comédiens. Ils sont sublimes. Wim Opbrouck en particulier plante un formidable Casimir, aussi touchant que pathétique. La grâce terrible et redoutable du clown triste.
Alors tant pis si le public en Avignon fut ce soir-là - une bien douce nuit d'été dans le Palais des Papes - à peu près aussi snob que celui de la Comédie Française parvient à être béat, il ne s'agit là-bas comme ici que de la part bêlante d'un public qui pour son reste consentit de bon coeur à se laisser ravir.
En épigraphe, Ödön von Horvath inscrivit : « Et l'amour jamais ne s'arrête ». Il n'y a plus rien à ajouter.
![]() |
![]() |

(A)pollonia, Krzysztof Warlikowski
(A)pollonia, Krzysztof Warlikowski
Festival d'Avignon 2009 - compte rendu : Acte 1
(A)pollonia, Krzysztof Warlikowski
Krzysztof
Warlikowski est un fantastique metteur en scène de théâtre.
A moins qu'il ne possède surtout le talent de s'appuyer sur une scénographe d'exception en la personne de Malgorzata Szczesniak.
Peu importe, le résultat est un spectacle d'une aveuglante beauté.
Et il semble en effet que nombre de spectateurs en furent aveuglés, jusqu'à ne pas voir, ne pas ressentir le profond malaise, cette nausée qui n'aura pas manqué de saisir ceux qui auront su demeurer attentifs jusqu'à la dernière de ces 4h30 d'un spectacle qui dérive progressivement vers un discours d'où le théâtre est de plus en plus absent, cédant la place à une chose qui relève davantage du meeting idéologique théorisant autour de la relativité générale des hommes et de leurs actes, jusqu'aux plus monstrueux.
D'abord il s'agit du sacrifice. Le sacrifice d'Iphigénie au nom de la raison d'Etat et de celle de son père, Agamemnon, chef des forces grecques en partance pour Troie. Le sacrifice d'Alceste au nom de son amour pour Admète dont elle prend la place à l'heure de mourir. Le sacrifice, surtout, d'Apolonia Machczynska-Swiatek, fusillée par les Allemands pour avoir abrité et sauvé des juifs et après que son père avait refusé de donner sa vie pour sauver la sienne, celle de sa fille qui était aussi une mère. Son histoire devint l'objet d'une nouvelle d'Hanna Krall et elle fut élevée au rang de Juste parmi les Nations par l'institut Yad Vashem, en 1997.
Et ainsi, les grandes tragédies grecques d'Eschyle et d'Euripide viennent-elles magistralement souligner tout ce qu'il y a d'humain dans le sacrifice et le refus de se sacrifier, dans cet héroïsme qu'on admire faute de pouvoir tout à fait le comprendre et ces petites et grandes lâchetés qu'on ne comprend en réalité que trop bien. Et quand Agamemnon déclame un extrait des Bienveillantes de Jonathan Littell, où est exposé que nul ne peut prétendre à l'innocence et que chacun peut devenir meurtrier - “Il y a toujours des raisons pour tuer, de bonnes ou de mauvaises raisons” - , l'ancien se mêle judicieusement au moderne en lui donnant relief et sens. “Je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous !”, affirme le bourreau de sa propre fille et l'on se souvient que l'inhumanité est par essence en l'humain.
C'est qu'on ne comprend pas bien encore ce qu'on cherche à nous conter.
Il n'y a pas de héros. Il n'y a jamais que l'indéfectible médiocrité des hommes, qui se valent tous. Les circonstances font de celui-ci un héros, mais il aurait tout aussi bien pu occuper la place du bourreau qui le met à mort. Les circonstances. Mais aussi le point de vue : le fis d'Apolonia ne peut-il légitimement se plaindre d'une mère qui l'a abandonné à une vie d'orphelin au bénéfice d'enfants juifs qui lui étaient parfaitement étrangers ? “L'homme n'a-t-il pas le droit de sauver sa vie ?”
Tous se valent. Tout se vaut. Et donc tout et tous peuvent se comparer. On achève bien les chevaux...
Je soupçonne que beaucoup des fiers critiques qui encensent ce spectacle de n'avoir pas, après l'entracte, surchargés qu'ils sont, ou persuadés de pouvoir s'en passer pour arrêter un avis forcément définitif, pris la peine de revenir s'asseoir à leurs places dans l'enceinte d'un Palais des Papes où, en effet, le mistral s'y engouffrant joyeusement, il faisait particulièrement froid.
Ils n'auraient pu manquer alors de saisir comment du théâtre on avait soudain glissé - et convoquer pour ce faire de l'Elizabeth Costello de J.M. Coetzee était particulièrement malhonnête - vers une apologie sans fard, absolument déthéâtralisée, jusqu'à n'être rien moins que du théâtre, d'une idéologie plus que douteuse, où l'on peut mettre sur un même plan la Shoah et le traitement que subissent quotidiennement des hordes de poulets dans nos abattoirs, jusqu'aux portes mêmes d'Avignon.
Il est d'ailleurs, figurez-vous, des petits crapauds en Australie, qui naissent massivement en période d'inondations et périssent à la saison sèche, totalement ignorants des préoccupations des humains - et, on l'imagine avec horreur, tout autant ignorés par eux...
Loin de prétendre moi-même à l'héroïsme, j'ai toutefois la faiblesse d'imaginer que toute pensée amalgamante est par essence fascisante - et l'on y parvient parfois avec toutes les meilleurs intentions du monde. Dit autrement, il y a d'un côté les pommes et de l'autre les abribus.
|
Source : (A)pollonia, Krzysztof Warlikowski |
![]() |
![]() |

Lance Armstrong, dopage et abandon
Seuls, de Wajdi Mouawad
Nous sommes
seuls, chacun de nous. Et chacun est également multiple, des "je"
multiples qui cohabitent en chacun, qui se cherchent et ne se
rencontrent pas : ces âmes solitaires qui errent en moi.
Je est irrémédiablement seuls.
Harwan est l'étudiant d'une trentaine d'année qui cherche une conclusion à sa thèse sur « le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage ». Il est aussi l'amoureux qui a été repoussé, le jeune homme qui hésite devant son avenir, le fils qui s'émancipe et ne s'émancipe pas d'un père sacrifié, le frère qui partage avec sa soeur l'absence d'une mère... Mais Harwan est également celui qu'il n'est plus, un enfant né au Liban, un enfant qui parlait l'arabe, un enfant qui mettait en place des stratégies pour compter les étoiles dans le ciel, un enfant qui aimait les couleurs. Cet enfant qui a connu la guerre et puis l'exil.
Que s'est-il passé ? Pourquoi Harwan ne se souvient pas de la guerre ? Pourquoi lui qui aimait tant les couleurs ne peut-il désormais envisager qu'un mur blanc ? Pourquoi cet enfant qui avait l'ambition de devenir une étoile filante pour sauver le monde se consacre maintenant à devenir professeur à l'université ? Qu'est-il arrivé entre le moment où il parlait l'arabe et celui où il s'est mis à parler français ? Qu'a-t-il dilapidé des biens de son père, ce fils prodigue, et comment retourner auprès de lui, c'est-à-dire revenir à soi-même ? Comment le déraciné peut-il renouer avec ses racines ?
C'est à la quête ce cette part de soi qui s'est perdue sur le chemin de l'exil que nous convie Wajdi Mouawad. Seul en scène, il nous fait parcourir les multiples solitudes de son personnage, à travers l'espace et le temps, à travers lui-même dans un voyage essentiellement intérieur où quand les mots cesseront de tenter de dire il deviendra possible de ressentir et de renaître à soi-même.
Comme souvent, Wajdi Mouawad en fait trop, mais "en faire trop" est la vocation première du théâtre : donner à voir la comédie humaine en ce qu'elle a de trop et qu'elle s'efforce de dissimuler : le tragique de l'existence, nos solitudes qui s'ignorent ou se cherchent.
Un magistral spectacle du vivant.
|
Source : Seuls, de Wajdi Mouawad |
![]() |
![]() |
Troïlus et Cressida : Shakespeare / Declan Donnellan
Epoustouflant !

Troïlus et Cressida est sans aucun doute, dans sa construction et son écriture, une des pièces les plus déroutantes de William Shakespeare. Et si on hésite tout du long de la pièce entre comédie et tragédie, entre épopée et romance, entre héros et bouffons, c'est qu'en réalité on assiste à tout cela à la fois et qu'on y plonge avec délice tant il est clair que cette pièce-là est une de ces oeuvres monumentales de ce géant de la dramaturgie.
Troïlus et Cressida sont deux jeunes amants dont l'amour a pris corps au coeur même de Troie assiégée par les troupes grecques, menées par le grand Agamemnon et venus jusque sous ces remparts pour reprendre Hélène à Paris et la rendre à Ménélas. Ainsi la toile de fond de cette pièce est-elle formée par la foule étincelante des héros grecs et troyens. Pourtant, loin d'être ici perchés haut sur leurs habituels piédestaux de sentiments purs, Shakespeare s'est plu à les dépeindre, sinon moins glorieux, du moins plus humains, à une distance plus que respectable des Dieux. Agamemnon est un imbécile ; le sage Ulysse est un chef d'état-major pompeux et manipulateur, adepte sournois de l'intrigue et des coups fourrés ; le grand Ajax est une brute épaisse et à la cervelle étriquée ; quant à Achille, le voilà bouffi d'orgueil, aussi vil que vaniteux ; du côté des Troyens, on ne voit qu'une bande de courtisans sans saveur, faisant force courbettes devant cette catin d'Hélène et de laquelle n'émerge en définitive qu'Hector, dont la stature de héros est épargnée comme pour mieux faire contraste ; et la guerre, fut-elle de Troie, en paraît soudain plus prosaïque et son motif plus vulgaire : "Quelle bouffonnerie !, dit Thersite, La cause de tout ce bruit, c'est un cocu et une putain. Bonne querelle pour dresser les factions jalouses et faire qu'on se saigne à mort !"...
Bien entendu, Troilus assistera à la trahison de Cressida, Patrocle sera tué par les Troyens et Achille terrassera Hector - ici au prix d'une traîtrise indigne d'un héros grec. Mais l'essentiel est ailleurs et que nous donne à savourer ce talentueux metteur en scène qu'est Declan Donnellan - souvenez-vous, Cymbeline (encore Shakespeare), c'était déjà lui - et sa troupe de comédiens, tous magistraux. L'essentiel est, pour emprunter les mots de Donnellan, dans cette "satire imprégnée de sauvagerie cruelle et de fureur brutale qui traite de la guerre en attaquant sa capacité d’enchantement pervers et d’envoûtement, ce qui fait l’essence de la sottise et l’absurdité même de la guerre."
La scène est un simple podium, plutôt étroit, sur laquelle défilent sur un rythme effréné, et devant les spectateurs placés de part et d'autre, troyens en blancs et grecs en noirs. Pour tout accessoire, quelques tabourets carrés, ainsi que le talent immense et la fougue généreuse des comédiens, dirigés magistralement par un metteur en scène dont la sobriété rend hommage à une inventivité tout en intelligence et finesse. Et lorsque Patrocle doit mourir, quand d'aucun aurait sans doute cédé à tel effet spécial spectaculaire à base d'une abondance giclante d'un succédané de ketchup, Declan Donnellan choisit de le faire disparaître derrière les trois boucliers de ses trois assassins qui le trucident en glissant leurs épées dans les interstices aveugles : il est mort, théâtralement - et c'est beau.
Inutile d'en dire davantage, ce sont trois heures tout simplement sublimes et, habitués ou non des salles de spectacle, vous constaterez avec bonheur que ça faisait trop longtemps que vous n'aviez pas été au théâtre.

"Troïlus et Cressida" : Shakespeare / Declan Donnellan
/>
Le Pélican : Strindberg / Gian Manuel Rau
Le pélican était un vampire
Le
pélican, paraît-il, à la capacité de nourrir ses petits avec son
propre sang, au dépens de sa propre vie. C'est ce que prétend la
mère, tandis qu'elle affame ses enfants et les contraints à vivre
dans le froid d'une maison qu'elle s'évertue à ne pas chauffer.
Une mère cynique et brutale qui semble incapable d'amour, deux enfants qu'elle a élevés dans le mensonge, une famille qui se déchire froidement, presque méthodiquement, incapables qu'ils sont de s'éloigner les uns des autres, le fils et la fille proprement vampirisés par leur mère... On sait que l'univers de Strindberg est noir. Gian Manuel Rau, jeune metteur en scène suisse, ne tente rien ici qui puisse apporter un peu de lumière ou de légèreté.
C'est donc dans un décor triste à mourir, l'intérieur pauvre et sans charme d'un petit appartement, et sous une lumière blanche et crue, que les protagonistes de ce drame familial se crachent mutuellement leur ressentiment et leur haine à la figure, et vomissent leur désespoir. Les comédiens n'ont pas la partie facile tant il leur est demandé de peindre noir sur noir, de dire tout dans un détachement cruel, presque insensible à ce qui arrive. Ils s'en sortent mieux que bien : ils sont bons, très bons, et c'est fascinés, pétrifiés, qu'on les suit dans une lente et glaçante descente aux enfers.
Mention spéciale, en outre, à Dominique Reymond qui tient le rôle de cette mère parfaitement indigne et sans pudeur, capable d'alterner tous les registres, de la séduction toute en minauderie au mépris le plus hideux, de la froideur calculatrice à l'obsession maladive, de la soumission à la manipulation, au gré de ses mensonges et de son égoïsme. Voilà qui place la cerise sur le tout et produit au final du théâtre dont on a envie de redemander.
"Le Pélican" : Strindberg / Gian Manuel Rau
L'Ecole des femmes : Molière / Jean-Pierre Vincent
Le petit chat est mort
Arnolphe
n'a d'autre crainte pour lui que de connaître, après tant d'autres
maris dont il lui a plu de railler les cornes, le déshonneur d'être
cocu. Aussi a-t-il pris soin, avant de prendre femme, de façonner
pour son usage "la femme idéale" : il l'a choisie petite fille et,
la tenant cloîtrée, a veillé à ce qu'elle demeure innocente,
c'est-à-dire sotte. En dépit de ces efforts, il découvre alors que
l'innocence a des sincérités tout aussi menaçantes pour le front
d'un mari que la ruse qu'il appréhende tant de l'esprit par trop
dotée d'une femme avertie des choses de la vie.
Cette comédie en alexandrins est, par la langue notamment, une des plus belles réussites de Molière. Jean-Pierre Vincent s'y révèle une fois encore un formidable directeur d'acteurs, aidé en cela par la qualité de ceux-ci. On chante partout le talent de Daniel Auteuil, et on a en cela raison : il excelle à en faire trop et nous régale d'un bout à l'autre d'une pièce où il ne quitte pas la scène. Mais on en oublie de souligner la performance de Lyn Thibault qui campe à la perfection l'ingenuité d'Agnès - ingénue sans doute, mais au demeurant pas si sotte. La comédienne est pour beaucoup dans la réussite de cette mise en scène d'une pièce dont l'objet est avant tout le rire. Et on y rit en effet beaucoup - même si à mon goût, Stéphane Varupenne campe là un Horace un peu en-dessous.
Si vous le pouvez, il faut aller absolument à l'Odeon voir cette pièce - avant le 29 mars -, ne serait-ce que pour voir et entendre Lyn Thibault jouer avec brio la tant savoureuse scène du "petit chat est mort", devant un Daniel Auteuil qui n'en finit pas de tomber magistralement des nues. Sublimement drôle !
Ha ! Molière...
"L'Ecole des femmes" : Molière / Jean-Pierre Vincent
Mais je ne résiste pas à reproduire ici un... non, deux extraits de cette fameuse scène à l'entrée de laquelle Agnès annonce que "le petit chat est mort" en réponse à Arnolphe qui lui demande les nouvelles de la maison, l'ingénue laissant entendre par là qu'il ne s'est en réalité pas passé grand chose durant l'absence de son maître et futur époux qui craint déjà pour ses cornes - pas grand chose, si ce n'est :
Arnolphe
Qu'avez−vous fait encor ces neuf ou dix jours−ci
?
Agnès
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.
Arnolphe, ayant un peu rêvé.
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose.
Voyez la médisance, et comme chacun cause :
Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu
Etoit en mon absence à la maison venu,
Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ;
Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues,
Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement...
Agnès
Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment.
Arnolphe
Quoi ? c'est la vérité qu'un homme... ?
Agnès
Chose sûre.
Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure.
Arnolphe, à part.
Cet aveu qu'elle fait avec sincérité.
Me marque pour le moins son ingénuité.
Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne,
Que j'avois défendu que vous vissiez personne.
Agnès
Oui ; mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi ;
Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.
Arnolphe
Peut−être. Mais enfin contez−moi cette
histoire.
Agnès
Elle est fort étonnante, et difficile à croire.
J'étois sur le balcon à travailler au frais,
Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès
Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue,
D'une humble révérence aussitôt me salue :
Moi pour ne point manquer à la civilité,
Je fis la révérence aussi de mon côté.
Soudain il me refait une autre révérence :
Moi, j'en refais de même une autre en diligence ;
Et lui d'une troisième aussitôt repartant,
D'une troisième aussi j'y repars à l'instant.
Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle
Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;
Et moi, qui tous ces tours fixement regardois,
Nouvelle révérence aussi je lui rendois :
Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue,
Toujours comme cela je me serois tenue,
Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui
Qu'il me pût estimer moins civile que lui.
Et puis, plus loin :
Arnolphe, bas.
Tout cela n'est parti que d'une âme innocente ;
Et j'en dois accuser mon absence imprudente,
Qui sans guide a laissé cette bonté de moeurs
Exposée aux aguets des rusés séducteurs.
Je crains que le pendard, dans ses voeux téméraires,
Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.
Agnès
Qu'avez−vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit
?
Est−ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ?
Arnolphe
Non. Mais de cette vue apprenez−moi les suites,
Et comme le jeune homme a passé ses visites.
Agnès
Hélas ! si vous saviez comme il étoit ravi,
Comme il perdit son mal sitôt que je le vi,
Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette,
Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette,
Vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous...
Arnolphe
Oui. Mais que faisoit−il étant seul avec vous ?
Agnès
Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde,
Et me disoit des mots les plus gentils du monde,
Des choses que jamais rien ne peut égaler,
Et dont, toutes les fois que je l'entends parler,
La douceur me chatouille et là dedans remue
Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue.
Arnolphe, à part.
O fâcheux examen d'un mystère fatal,
Où l'examinateur souffre seul tout le mal !
(A Agnès.)
Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses.
Ne vous faisoit−il point aussi quelques caresses ?
Agnès
Oh tant ! Il me prenoit et les mains et les bras,
Et de me les baiser il n'étoit jamais las.
Arnolphe
Ne vous a−t−il point pris, Agnès, quelque autre
chose ?
(La voyant interdite.)
Ouf !
Agnès
Hé ! il m'a...
Arnolphe
Quoi ?
Agnès
Pris...
Arnolphe
Euh !
Agnès
Le...
Arnolphe
Plaît−il ?
Agnès
Je n'ose,
Et vous vous fâcherez peut−être contre moi.
Arnolphe
Non.
Agnès
Si fait.
Arnolphe
Mon Dieu, non !
Agnès
Jurez donc votre foi.
Arnolphe
Ma foi, soit.
Agnès
Il m'a pris... Vous serez en colère.
Arnolphe
Non.
Agnès
Si.
Arnolphe
Non, non, non, non. Diantre, que de mystère !
Qu'est−ce qu'il vous a pris ?
Agnès
Il...
Arnolphe, à part.
Je souffre en damné.
Agnès
Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné.
A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre.
Arnolphe, reprenant haleine.
Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre
S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.
Agnès
Comment ? est−ce qu'on fait d'autres choses ?
...
L'Ecole des femmes, Acte II, scène V,
extraits.
"L'Ecole des femmes" : Molière / Jean-Pierre Vincent
Homme sans but : Arne Lygre / Claude Régy
Spectateur sans théâtre
Il n'y
a pas de réalité et l'on est seul. L'on vit et l'on meurt seul.
C'est peut-être ainsi qu'on pourrait résumer Homme sans
but. La seule richesse tangible de Peter est monétaire. Comme
chacun de nous, c'est un bâtisseur. Il décide de bâtir une ville,
sa ville et dont les habitants seront ses voisins, son entourage,
les compagnons d'une vie et qui l'aideront à mourir, c'est-à-dire à
ne pas mourir seul. Frère n'est pas son frère. Femme n'est pas sa
femme, ni même son ex-femme. Ils sont ses salariés, payés pour
endosser les rôle du frère et de l'ex-femme dans le théâtre du
monde où se joue sa vie. Tout est mercantile et les relations
humaines ne sont que faux-semblants.
Cette pièce valait sans doute mieux que ce que Claude Régy a décidé de nous présenter et qui donne à penser qu'elle serait en lice au concours de la pièce la plus ennuyeuse du monde. Ou comment à force de vouloir une mise en scène dépouillée, il ne reste rien... sinon l'ennui. Imaginez : pas de décor, sinon un plateau immense et nu ; pas de mise en scène, outre des comédiens immobiles, contraints de déjouer et de dire leur texte dans une absence abyssale d'émotion et avec une lenteur difficilement supportable ; et finalement, pas de théâtre.
On aurait pu éventuellement louer la performance des comédiens, si celle-ci n'était en réalité surclassée par celle de spectateurs pétrifiés par l'ennui et stupéfiés d'avoir osé supporter jusqu'au bout cent cinquante interminables minutes de non-spectacle - mention spéciale étant attribuée à ceux qui, en nombre non négligeable, ont cependant abrégé leur calvaire et quitté la salle. A la fin, il en restait quelques-uns, hagards, soulagés, et en définitive assez peu gênés par l'inévitable torpeur qui accueille le salut des comédiens : applaudissement éparses et à peine polis, pas de rappel, pas même suffisamment d'énergie pour siffler ou huer un metteur en scène dont l'absence aux côtés de ses comédiens pour partager ce difficile moment de solitude est en réalité tout à fait cohérente...
C'est aux ateliers Berthier-Odéon, c'est avec Bulle Ogier et, inutile de faire des ronds de jambes, c'est une sombre daube.
"Homme sans but" : Arne Lygre / Claude Régy
Cymbeline : Shakespeare / Declan Donnelan
Voilà
une comédie de Shakespeare bien peu connue en France, et c'est en
soi un plaisir que de découvrir cette pièce. Lorsqu'en sus c'est
l'excellent Declan Donnelan qui se charge de la mettre en scène et
d'en confier la représentation à une troupe de comédiens anglais
tous sublimes, il y a de fortes chances que le plaisir devienne
bonheur.
Cymbeline est roi de Bretagne. D'un premier mariage, il a une fille nommée Imogène qu'il souhaite marier à Cloten, le fils de sa seconde épouse. Mais Imogène aime et épouse en secret Posthumus, un roturier qui n'aura pas l'heur de plaire au roi ni à son épouse. Posthumus est banni et la fidélité des amants est mise à l'épreuve de leur séparation : suspicions, intrigues, complots et trahisons seront au menu... jusqu'à cet incroyable final dont Shakespeare à le secret où les fils se dénoueront, invitant chacun à pardonner à sa chacune.
Ce n'est pas précisément la meilleure pièce de Shakespeare, ni même sa meilleure comédie. Assez loin de là en vérité. Mais la maîtrise de Donnelan - une mise en scène tendue et inventive, limpide et dynamique, parfois délirante - combinée à la virtuosité des comédiens - qui exercent en toute liberté leur art sur un vaste plateau dépourvu de décor - font que la magie shakespearienne parvient encore à opérer, à nous placer sous son charme et à nous ravir.
Parmi les comédiens, tous excellents répétons-le, il est incontournable de mentionner tout particulièrement la magistrale prestation de Tom Hiddleston. Se glissant alternativement dans les habits de Cloten et de Posthumus, les deux soupirants d'Imogène, aussi dissemblables et opposés que les deux faces d'une même pièce de monnaie, l'aisance et la justesse de sa prestation est aussi géniale qu'époustouflante. C'est toujours un bonheur immense de regarder évoluer de tels comédiens.
Aux Théâtre de Gémeaux, à Sceaux, jusqu'au 25 mars, puis en tournée à Bruxelles, La Hate, Milan, Londres, Moscou ou Madrid...
"Cymbeline" : Shakespeare / Declan Donnelan
Le Retour au Désert : Bernard-Marie Koltès / Muriel Mayette
C'est
l'histoire d'une soeur et d'un frère, Mathilde et Adrien, qui se
chamaillent comme deux jeunes chiots, qui trop préoccupés par leurs
chamailleries en oublient le reste du monde. Il s'aiment, s'en
veulent de s'aimer, ne se l'avoueront surtout pas et se rendent la
vie insupportable, à eux ainsi qu'à tous les habitants de la
maison. Mais pour eux deux, la vie serait plus insuportable encore
s'il s'agissait de vivre l'un sans l'autre. Qu'importe alors de
savoir ce qui est arrivé jadis à Marie, première épouse d'Adrien et
meilleure amie de Mathilde, morte mysthérieusement. Qu'importe que
Mathieu, le fils d'Adrien, cherche désespérément à s'émanciper.
Qu'importe ce que fait Fatima, la fille de Mathilde, chaque nuit
dans le jardin. Qu'importe Edouard, son fils, ou Marthe, la
deuxième femme d'Adrien, ou Madame Queuleu et Aziz, les domestiques
de la maison. Et qu'importe le qu'en dira-ton dans cette petite
ville de province. Qu'importe même la guerre en Algérie...
C'est une comédie qui sans cesse hésite entre le grinçant et le burlesque. Et la mise en scène hésite également. Et le spectateur hésite à son tour, entre plaisir et ennui, entre rire et désintérêt. Il y a les comédiens, excellents, qui parviennent à donner au texte toute sa puissance. Il y a un décor de carton-pâte aussi imposant que laid. Il y a des instants de fulgurance théâtrale et des effets de mise en scène insignifiants, voire tout à fait timorés. Au final, on ressort avec le sentiment que la Comédie Française aura voulu s'encanailler tout en restant sur son quant-à-soi bourgeois, ne sachant jamais jusqu'où ne pas aller trop loin.
On ne passe pas une mauvaise soirée. On aura simplement du mal à s'en souvenir le lendemain.
"Le Retour au Désert" : Bernard-Marie Koltès / Muriel Mayette
Pedro et le commandeur : Felix Lope de Vega / Omar Porras
Du grand théâtre, tout simplement
Ce
vent nouveau qui souffle sur la Comédie Française est un vent frais
et vivifiant et qui hume bon un théâtre pur et sincère, et avec
cette entrée au répertoire de Felix Lope de Vega, auteur espagnol
du XVIIème, avec ce Pedro et le commandeur, cela faisait
en effet bien longtemps qu'on ne nous y avait présenté un spectacle
d'une telle qualité.
Il y a donc d'un côté Pedro Ibañez, jeune paysan respecté d'Ocaña et qui a épousé la très belle Casilda, et de l'autre le commandeur Don Fadrique qui tombe amoureux de la jeune paysanne. De là tout se déroule très linéairement et sur un rythme endiablé, l'amour résistant face au pouvoir, la fidélité s'opposant à la jalousie, l'honneur se dressant devant le droit de cuissage. Douze comédiens survoltés, libres derrière leurs masques, jouent avec visiblement beaucoup de volupté au milieu d'un décor de carton-pâte baroque et enchanteur. Omar Porras nous sert là une bouffonnerie merveilleusement rafraîchissante, nous faisant à l'occasion redécouvrir combien sont grands les comédiens du Français, pour peu qu'on leur laisse la part de plaisir. Que du bonheur !
"Pedro et le commandeur" : Felix Lope de Vega / Omar Porras
Hedda Gabler : Ibsen / Ostermeier
Hedda,
bourgeoise et fille de feu le général Gabler, revient de voyage de
noce au cours duquel elle a découvert l'ennui de vivre avec un mari
que l'on aime pas. Aussi ne l'avait-elle en réalité choisi que pour
la part de mondanité que l'épouser était censé lui apporter, tout
laissant à penser qu'un avenir d'éminent professeur était promis à
Jørgen Tesman. Ce premier renoncement, à l'amour, s'avérera alors
devenir renoncement à la vie, de l'ennui de vivre sans amour à
l'ennui de vivre tout court.
Hedda a des rêves de grandeur et de puissance. Egocentrique et amer, elle aspire à contrôler les autres, en faire les jouets de sa frivolité. Son plaisir est de détruire, étouffer chez les autres ce qui est déjà mort en elle. Mais le sol se dérobe sous elle, les autres ne sont pas à la hauteur de ses aspirations et ce mariage bourgeois qu'elle a fait dans lequel peu à peu elle s'enferme, prise au piège comme un insecte dans une toile poussiéreuse. Car Hedda est une tragédienne qu'on aurait enfermée dans la terne comédie d'une existence bourgeoise, sertie par les convenances et où les grands sentiments et les grandes actions ne peuvent s'épanouir. Il lui faudra donc se détruire elle-même pour pouvoir tout de même continuer d'exister un peu, couronnée de pampres.
Hedda Gabler est un des joyaux du théâtre, un chef d'oeuvre qu'il est facile de massacrer. Roman Polanski avec Emmanuelle Seigner, puis dans une moindre mesure Eric Lacascade avec Isabelle Huppert, s'y sont tour à tour cassés les dents de manière magistrale. Mais Thomas Ostermeier, pur produit du théâtre trash allemand, est sans doute à la fois plus subtil et capable de plus d'excès. Et c'est ce qu'il faut, subtilité et excès, pour donner à voir sans la caricaturer la grandeur dérisoire d'Hedda, et cette pulsion morbide qui la possède et la désespère.
Six comédiens précis et juste évoluent dans un décor limpide planté sur un plateau tournant, une large baie vitrée et aux portes coulissantes séparant l'intérieur - cette prison où s'ennuie Hedda - de l'extérieur - où il lui est impossible de s'évader, parce qu'elle n'en a pas la force. Un immense miroir couronne le tout afin que rien de ce qui est à voir ne puisse échapper au regard. On voit tout, comme des dieux omniscients et qui se régalent à observer leurs créatures s'ébattre et se débattre, vivre et puis mourir. Un spectacle de toute beauté.
"Hedda Gabler" : Ibsen / Ostermeier
Orgie, de Pier Paolo Pasolini
Orgie : même pas mal !
Marcel Bozonnet met en scène Orgie de Pier Paolo Pasolini, au Théâtre du Vieux-Colombier.
L'Homme et la Femme forment un couple. Ils s'aiment, ils font l'amour. Leur sexualité repose sur la rencontre de leurs désirs intimes, de leurs fantasmes. Conscients que les mots ne peuvent dire la vie, l'amour ou la passion, ne peuvent dire leur réalité, ce sont leurs corps qui se parlent, la chair qui s'exprime, qui les expriment et les font sortir d'eux-mêmes, libres enfin. Rien donc que de très commun, si n'était que leur rencontre charnelle se situe dans la sphère domination-soumission, la relation sado-masochiste. Mais peut-être pas. Peut-être leur excitation vient-elle surtout de la transgression morale, et leur plaisir du sentiment de liberté qu'elle procure. Car on était alors à la fin des années soixante, en Italie, tout juste une génération après le fascisme, quand bien des carcans moraux avaient à être abattus et étaient en train de l'être, par des gens comme Pasolini, parmi d'autres.
On en est plus là. D'autres carcans ont été érigés sans doute, mais pas les mêmes. Et ce qui fut subversif - et donc socialement utile - ne l'est plus aujourd'hui, n'est plus qu'une vaine provocation dénuée de sens, comme un adolescent qui montrerait son cul sur un plateau de télévision, l'humour en moins. Car il est généralement admis aujourd'hui que la sphère privée de la sexualité appartient aux adultes consentants, où chacun est libre d'y vivre ses fantasmes selon son bon plaisir. Alors on s'ennuie beaucoup au cours des deux parties de la pièce à regarder ce couple prendre finalement peu de plaisir à leurs jeux un peu trop tristes, tant ils y mettent peu d'allant - l'Homme surtout, la Femme semblant en jouir davantage. D'ailleurs elle va jusqu'où l'Homme n'a pas su, ou pu l'emmener : elle meurt et entraîne avec elle, dans la mort, leurs deux petits garçons.
Seul, l'Homme est alors en quête de ce qui ne saurait exister encore, puisqu'un joueur manque au jeu. Et le jeu devient pervers. La Fille entre en scène, prête à se donner à lui, mais sans douleur. Pédophilie et viol, mais ce n'est pas non plus de la subversion, sauf à considérer que ces interdits-là seraient également liés à des codes moraux qu'il serait humainement envisageable de transgresser. La provocation devient alors vulgaire, en plus d'être ennuyeuse. On ne cherche pas le sens, on a compris qu'il n'y en avait pas. On a juste envie de dire à Monsieur Bozonnet qu'il ne suffit pas d'oser beaucoup pour être subversif un peu, et qu'il y a même un certain snobisme à vouloir l'être à la Comédie Française - comme péter dans de la soie...
Je n'oublie pas cependant de préciser que, dans le rôle de la Femme, Cécile Brune est tout à fait remarquable de subtilité.
Mon conseil : si vous n'avez rien d'autre à faire, faites tout de même autre chose.
"Orgie", de Pier Paolo Pasolini
Forêts : Wajdi Mouawad
Un spectacle vivant !
(deux morts et un blessé grave)
Il y a eu
d'abord, au Stade de France, le Ben Hur de Robert Hossein,
où l'on apprend principalement que le Christ jouait au football
dans le désert d'Egypte et avait des pouvoirs de super-héros... : A
EVITER ABSOLUMENT !
Il y a eu ensuite, à la Comédie Française, un Lassalle qui tire ce qu'il peut d'Il Campiello, une pièce de Goldoni à mon sens sans beaucoup d'intérêt (où l'on démontre avec tout de même un brin de condescendance que les pauvres sont de grands enfants) : SI VRAIMENT VOUS N'AVEZ RIEN D'AUTRE A FAIRE...
Il y a aussi Quartett, à l'Odéon, sur une mise en scène de Robert Wilson et avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdès. C'était prometteur... Et si en effet Robert Wilson possède indubitablement le sens de la mise en beauté de l'espace scénique, si en effet Ariel Garcia Valdès est un comédien magnifique, et si en effet Isabelle Huppert, grande comédienne elle aussi, en fait toujours trop comme à son habitude - fâcheuse façon de jouer avec cet air de dire : "regardez ce que je sais faire et comme c'est compliqué" -, nous assistons au final à un spectacle creux qui laisse tout loisir d'admirer le fabuleux plafond du théâtre de l'Odéon enfin rénové : S'ABSTENIR AVEC FORCE.
Alors, courrez donc plutôt au Théâtre de
Malakoff. S'y joue jusqu'au 4 novembre, Forêts, un
spectacle écrit et mis en scène par Wajdi Mouawad, et joué avec
force et bonheur par une troupe de comédiens tous excellents.
Difficile de faire le synopsis de la pièce tant ce à quoi l'on
assiste est foisonnant. Imaginez cependant le long retour sur ses
origines d'une adolescente québécoise qui cherche dans son histoire
familiale, sur sept génération de femmes et de mères, une
explication à son mal-être ; une longue et éprouvante traversée
d'un siècle et demi d'Histoire, d'une guerre à l'autre, d'une
atrocité à l'autre, d'une histoire d'amour à l'autre, de vie donnée
en vie reçue sur un chemin jalonné par la folie et la mort.
Le trop n'est pas évité, et l'on pourrait dire que le spectacle qui
nous est donné à voir est trop violent, trop hystérique, trop
complexe et trop long, que la part de tragédie y est trop
importante, que les rebondissements y sont trop nombreux, que l'on
frise trop souvent le rocambolesque, que la mise en scène fait la
part trop belle aux effets de style, que tout est trop dit et trop
montré... si, de tout ce trop, l'on ne ressortait secoué, ébouriffé
et finalement enthousiaste. Imaginez donc que soit condensée en un
seul spectacle toute la tragédie des Atrides, que dans la même
pièce Atrée contraigne son frère, Thyeste, à manger ses douze
enfants, qu'Agamemnon, fils d'Atrée, sacrifie aux Dieux sa fille
Iphigénie, qu'Egisthe, treizième enfant de Thyeste, séduit
Clytemnestre, femme d'Agamemnon, puis qu'ensemble ils assassinent
ce dernier à son retour de Troie, puis qu'enfin, pousser par sa
soeur Electre, Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, tue sa
mère pour venger la mort de son père...
Oui, cela pourrait être trop si le tout n'était servi par une mise
en scène inventive et tendue, où rien n'est gratuit, où tout fait
sens, et des comédiens tous parfaits, chacun au service des autres,
du texte et du spectacle donné. Oui, il y faudrait surtout un grand
metteur en scène... et c'est justement cela qu'est - entre autres
choses - Monsieur Wajdi Mouawad (qui nous avait déjà enchanté il y
a quelques années en nous présentant un Les Trois Soeurs
aussi moderne que magistral). Forêts : ABSOLUMENT
IMMANQUABLE !!!
Hamlet [un songe] : Shakespeare / Lavaudant / Odéon
Hamlet comme dans un rêve
Etre ou ne pas être. Mourir, dormir...
Etre ou ne pas être Hamlet.
Jouer. Rêver peut-être.
Mais qui donc est Hamlet ? Que lui arrive-t-il ? Par quel sorte de désespoir est-il habité, hanté peut-être ? La folie tragique d'un prince, ou plutôt l'insupportable lucidité d'un homme ? Et pourquoi a-t-on le sentiment de n'en avoir jamais terminé avec cette pièce, comme d'un diamant qui nous fascine et dont chaque facette serait en elle-même le coeur impénétrable ?
Un diamant sur lequel beaucoup se sont cassés les dents, tant c'est un pari toujours très risqué que de prétendre donner à voir d'Hamlet une autre facette. Gageure que Georges Lavaudant a osée pourtant, et avec un grand bonheur. Et c'est donc sur un bel augure que l'Odéon rouvre enfin ses portes.
Mais avant d'en parler, un mot d'abord sur Hamlet. Dire simplement qu'entendre cette pièce est chaque fois, en soi, un immense plaisir, tant il y a entendre, tant on ne se lasse pas de sa poésie et de sa drôlerie, tant est profond son puits tragique, et tant chaque scène est un choc et chaque réplique un régal. Et tant il semble impossible enfin d'en avoir jamais fait le tour. Chaque fois, c'est aux tripes qu'elle nous saisit, et chaque fois ce sentiment d'une vérité révélée qui nous pénètre et nous remue. Et aussi, cette impression diffuse qu'on passe à côté de l'essentiel, qu'on n'a pas tout entendu, qu'il en reste encore qui nous a échappé.
Et c'est bien le seul reproche que j'aurai à émettre sur cet Hamlet que Georges Lavaudant nous présente : ce songe d'une tragédie qui file à toute allure devant nos yeux, ça va trop vite, il en manque, se dit-on, on n'a pas eu notre compte des mots sublimes de l'auteur. Mais ce n'est pas un reproche, juste un regret, ce goût diffus d'inachevé que laisse un rêve après que l'on s'est éveillé, cette frustration qui en est toute la saveur et qui persiste et nous accompagne au long de la journée, ce songe qui nous habite et nous hante parce qu'il a fait partie de nous et s'estompe déjà dans les brumes de la trivialité du réel.
Car c'est à cela, donc, que nous donne à assister cette représentation d'Hamlet, les songes d'un homme, Hamlet qui rêve la vie d'Hamlet, qui assiste en spectateur à sa propre tragédie, qui la joue et la met en scène aussi, la comédie d'un homme. Mise en abîme parfaitement maîtrisée, servie par une scénographie splendide et aérienne, et par un comédien, Ariel Garcia Valdès, magnifiquement omniprésent, central, le coeur du songe de lui-même : Valdès qui joue Hamlet qui joue Hamlet qui ne sait pas ce qui est réel. Etre, ne pas être, mourir, dormir, rêver peut-être... Valdès qui est Hamlet qui tient Hamlet à distance et en observe l'humaine tragédie. Parce que rêver, c'est à la fois être intensément et être à distance de soi, c'est la réalité et l'imaginaire qui s'imbriquent et deviennent indissociables de ce qui arrive et qui est inéluctable, et qui est le théâtre de la vie où nous sommes tous à la fois acteurs et spectateurs. Parce qu'est-ce qu'un rêve sinon la vie théâtralisé ? Et qu'est-ce que la vie, peut-être, sinon ce songe que nous faisons de nous-mêmes ?
Quel sens cela aurait de dire davantage que cela ? Voilà donc enfin du théâtre !
"Hamlet [un songe]" : Shakespeare / Lavaudant / Odéon
"La Maison des Morts" : ma critique
Quand Trop devient Creux
La vie des pauvres gens est un cauchemar - même leurs rêves sont marqués au fer blanc de leur indigence. Cela prend dix minutes pour comprendre le message et une heure et demi ensuite pour s'y ennuyer.
Ça raconte l'histoire d'une vie sans saveur, rythmée par l'horreur et la désespérance. Ça se passe dans une maison, sans doute l'une des petites maisons d'un petit village de campagne. La femme à la natte - c'est ainsi qu'elle est nommée - est d'abord une jeune femme. Elle vit avec ses parents. Employée de ménage dans une société, elle est malade et ne se rend plus à son travail. Elle va perdre son emploi. Ses journées sont faites de têtes à têtes, avec elle-même ou avec sa mère qui la couvre de son mépris. La mère préfère son fils, ou l'image qu'elle a gardé de son fils plutôt, car celui-ci a perdu son boulot et son épouse, et a sombré dans l'alcoolisme. La femme à la natte se fait sauter sans joie et sans amour par un voisin. Et aussi par son père, un homme bourru et pétomane. Grâce, légèreté et délicatesse.
Et ça continue ainsi. Elle tombe enceinte - on imagine assez bien qui est le père. Le mari de la voisine meurt d'avoir été trop haï par sa femme, la voisine. Puis elle devient employée de maison chez une femme riche, maniaque de propreté et qui l'exploite outrageusement. Un travesti se fait tabasser (sic !). Elle tombe amoureuse, enfin, juste le temps pour l'élu de son coeur de mourir sous ses yeux. Son fils est entré dans l'adolescence maintenant, il n'a pas de "coucougnettes" et demande à sa mère de l'aider à mourir, si elle l'aime. Elle le tue, donc. Puis elle vieillit encore. Rien ne lui arrivera plus. Aucune lueur d'espoir, ni pour elle ni pour le public.
Ha oui, durant tout le temps de la pièce, défilent sur un écran lumineux des commentaires sur les personnages, des considérations climatiques, des aphorismes... Point de mise en scène, mais des comédiens auxquels ont ne peut rien reprocher : ils sont plutôt excellents et Catherine Hiegel est, comme toujours, impressionnante.
Au final, Philippe Minyana, l'auteur, sera parvenu à montrer à quel point l'indigence n'est pas l'apanage des seuls pauvres gens.
"La Maison des morts", de Philippe Minyana, mise en scène de Robert Cantarella, avec Catherine Hiegel - au théâtre du Vieux Colombier jusqu'au 11 mars 2006.
"Le Roi Lear" : ma critique
Un Roi Lear mou du genou
Heureusement, il y a Shakespeare !... Et les ateliers Berthier, qui offre une toile de fond de rêve à tout décor. Il y a aussi Michel Piccoli, un peu cabot parfois, mais on peut beaucoup pardonner à un comédien d'une telle envergure. Pour le reste, on parvient à s'ennuyer - ce qui pour le coup est une prouesse lorsqu'il s'agit de dire un texte de Shakespeare.
Le Roi Lear est vieux. Il décide de partager son royaume et son pouvoir entre ses trois filles, ne leur demandant pour prix de leur dot que de les entendre lui déclarer la ferveur de leur amour filial. Prenant le contre-pied de ses deux ainées qui quant à elles s'empressent de flatter la vanité du vieux roi, Cordelia, la cadette et la préférée, se contente cependant de lui déclarer très honnêtement et très respectueusement ses devoirs de fille, dont celui d'aimer son père ne serait pas le moindre. Lear, outragé, s'emporte, déshérite, renie et chasse l'impudente, ainsi que tous ceux qui prétendent prendre son parti. Mais il ne lui faudra pas long avant qu'il ne réalise son erreur. Apparaît bientôt la duplicité avide des deux aînées, qui n'ont de cesse que de réduire à la portion congrue l'influence et les prérogatives d'un père vieillissant, qu'elles jugent gâteux, irresponsable et surtout encombrant. Lear est peu à peu repoussé hors de chez lui, d'abord, puis hors du coeur de ses filles, puis hors de son propre esprit (il sombre dans la folie), puis hors de son royaume, avant d'être enfin expulsé de la vie elle-même par l'accumulation des drames qui se nouent au cours de cette lente agonie d'un roi, d'un père et finalement d'un homme.
Mais voilà, André Engel, le metteur en scène, a fait le choix de sortir la pièce de son contexte. Pourquoi pas d'ailleurs, c'est le propre du théâtre que de pouvoir tout s'autoriser. Mais s'il s'agissait de mettre en exergue la contemporanéité d'un texte, on se demande alors pourquoi ne lui avoir fait remonter le temps que jusqu'aux années 30 et ainsi, de fait, libérer la pièce d'un passé pour mieux l'enfermer dans un autre ? Au final on se retrouve écartelé entre le temps de l'auteur et du texte original, le temps du metteur en scène et d'un texte adapté et redécoupé pour servir son propos, et notre propre temps présent de spectateurs. Et c'est l'effet inverse de ce qui a été voulu qui se produit, on se retrouve à distance, en train de regarder une pièce par-dessus ce temps-écran créé par la mise en scène. Et peu à peu, dans cette distance, tenu à l'écart de ce qui se joue, l'on finit par gentiment s'ennuyer.
Pas tout à fait cependant. D'abord, et heureusement, il y a Shakespeare, dont tout le génie réside bien en ceci qu'il parvient malgré tout à se faire entendre, même à cette distance et même en dépit d'une sonorisation qui parfois (en tout cas passés les premiers rangs) rend difficilement audibles les comédiens. Et puis demeure un décor particulièrement réussi, qui tire profit à plein de la magie d'un lieu, ces ateliers Berthier où l'Odéon a pris des quartiers qui ne seront finalement pas provisoires - et c'est tant mieux. Demeure également une mise en espace qui, jouant intelligemment de ce décor, parvient à accompagner plutôt très harmonieusement Lear dans sa longue déchéance. On regrettera cependant quelques artifices auxquels le metteur en scène, comme tant d'autres, n'a pas su résister : explosions brutales et fusillades nourries, très réalistes mais dont la soudaineté et le niveau sonore ne parviennent à tirer le spectateur de son éventuelle torpeur que pour mieux l'y replonger. Ce n'était pas vraiment nécessaire.
"Eldorado" : ma critique
Eldorado : une pièce de Marius von Mayenburg, mise en scène par Thomas Ostermeier - au théâtre Les Gémeaux (Sceaux) du 4 au 8 janvier 2006 - spectacle en allemand sur-titré.
Anton est sur la pente ascendante de la réussite sociale : un bon travail, la place du patron qui lui tend les bras, une femme qu'il aime et qui l'aime, une jolie maison avec jardin que son salaire copieux lui permettra sans aucun doute de payer, le projet de fonder une famille... Mais, sur cette pente savonneuse, Anton trébuche et glisse : mis à la porte par son patron, un promoteur sans scrupule, qui spécule sur la guerre et la dévastation pour faire de l'argent, incapable d'avouer à sa femme qu'il a perdu son poste et la remise en cause de leurs aspirations, il s'enferme dans son mensonge et s'y enfonce chaque jour davantage. Il feint de continuer d'aller travailler, s'appliquant à extorquer des fonds à sa belle-mère pour conserver à sa femme et à leur futur enfant le train de vie auquel ils avaient cru un moment pouvoir accéder. L'impasse, bien entendu, est au bout du chemin.
Un texte prometteur, une mise en scène alléchante, un décor osé, des comédiens inspirés... et, pourtant, on reste sur sa faim.
Sans doute d'abord parce que la pièce elle-même est inégale, un texte ryhthmé mais pas tout à fait abouti, au propos acéré mais parfois brumeux. Mais surtout parce que Ostermeier, qui avait il y a peu proposé une mise en scène aussi trash que flamboyante de La Maison de Poupée d'Ibsen, a semblé là choisir sciemment de brider sa nature et ses élans, renonçant à en faire trop.
On voudrait que la folie gagne, que l'hystérie aille crescendo et nous emporte, mais non, exceptée une scène très réussie où Anton perché sur une armoire sombre dans le tourbillon de son délire, tout demeure parfaitement contenu et maîtrisé, laissant tout loisir au spectateur de ne pas se sentir trop impliqué dans la tragédie un peu terne qui se joue là-bas. Au final et faute d'énergie, cette pièce hyper-réaliste, qui évoque les désastres provoqués par une société cynique dont le credo supérieur est la réussite individuelle, perd de sa puissance et finalement de son sens. On en ressort avec des regrets.
"Grain de Sable" : à ne manquer sous aucun prétexte !

Ça s'appelle Grain de Sable
C'est sur un texte de et avec Isabelle Janier
Ça se passe au Petit Hebertot
C'est du 10 janvier au 4 mars 2006
Et je n'ai finalement pas envie de vous en dire beaucoup plus, simplement vous laisser découvrir et puis être emportés...
Juste ceci cependant, et en pesant mes mots : une soupière d'émotion pure, depuis le rire jusqu'aux larmes, servie frappée par une comédienne exceptionnelle. Du spectacle Vivant !
Vous aimerez, n'en doutez pas. Non, vous allez adorer !
Ne réfléchissez plus, on s'en fiche que vous soyez fatigués en ce moment, que vous n'ayez aucune soirée de libre, que vous n'alliez jamais au théâtre...
Alors ne tortillez pas du cul, décrochez votre téléphone maintenant, réservez maintenant et puis allez-y !
Grain de sable
19h - relâches les dimanches et lundis
LE PETIT HEBERTOT - 78 bis bld des Batignolles - Paris 17°
Réservation : 01 43 87 23 23
... une actrice magnifique, intelligente... C'est le triomphe de la vie. (Le Figaro - Armelle Héliot)
... on sort fasciné, bouleversé... Quand le théâtre parvient à sublimer la vie. (Telerama - Fabienne Pascaud)
... la grâce d'une comédienne lumineuse... C'est simplement bouleversant. (L'Humanite - Jean-Pierre Han)
... la force du caractère d'une comédienne illuminée par la grâce. (Zurban - Cécile Pillet)
... une leçon d'espoir et d'amour... elle est digne et belle. (Le Journal des Spectacles - Marie-Laure Atinault)
... tellement captivant que nul regard ne peut s'en détacher... (En Coulisse - Jean-Marie Couvet)
"L'Annonce faite à Marie" : ma critique
De Paul Claudel. Mise en scène de Christian Schiaretti. Au théâtre des Gémeaux (à Sceaux) jusqu'au 4 décembre 2005.
Violaine, fille aînée et aimée de Anne Vercors, riche propriétaire terrestre champenois, deviendra une sainte. Elle aime et vénère son père. Elle pardonne à Pierre de Craon, l'homme qui jadis avait abusé d'elle, devenu par la suite lépreux et bâtisseur de cathédrale. Elle aime Jacques à qui elle est donnée par son père lorsque celui-ci décide de partir en pèlerinage pour Jérusalem. Elle aime sa soeur, Mara, moins jolie qu'elle et surtout moins aimée, qui la déteste et qui aime Jacques. Compatissant au malheur de Pierre de Craon, elle l'embrasse, devient lépreuse à son tour (lui guérira), est abandonnée par Jacques qui la chasse du domaine et épouse Mara la méchante. Le nourrisson de Jacques et Mara meure et Mara, au désespoir, mène son petit cadavre à la lépreuse qui ressuscite l'enfant (c'est le soir de Noël !). Puis elle meure, assassinée par une soeur définitivement consumée par la jalousie. Et voici donc Violaine qui termine son ascension vers la sainteté...
Une pièce dont le propos, on l'aura compris, est essentiellement d'ordre religieux, qui oppose deux soeurs, l'une qui a tout et y renonce pour l'amour de Dieu et de son prochain, l'autre qui n'a rien, dévorée par l'envie et ses passions. Une pièce qui nous apprend qu'importe peu le bonheur terrestre en regard de l'amour de Dieu, que vivre c'est travailler parce que c'est nécessaire et mourir parce qu'il faut rendre à Dieu cette vie qui lui appartient. Une pièce où les hommes parlent de Dieu, donc, et pour ma part j'affirme une préférence sans ambiguïté pour les tragédies grecques où ce sont les dieux qui parlent des hommes et les regardent vivre, s'aimer et se haïr, se laisser emporter par leurs passions vers un destin qui demeure inéluctable.
Il reste que le texte est magnifique, et vous emporterait facilement dans sa musicalité pour peu qu'on eût laissé aux comédiens le soin de le dire plutôt que le ânonner. Car là donc est le reproche qu'on peut faire à ce spectacle, par ailleurs d'une grande beauté, ce phrasé saccadé ou emprunté, décalé le plus souvent, que les comédiens ont de dire le texte et qui fait que bien souvent on n'en distingue plus la forme, les reliefs d'une langue magnifique.
Pourtant, au-delà du sens de la pièce, qui inspirera certains et laissera de marbre les autres, la mise en scène, les décors et les jeux de lumières laissent le souvenir de tableaux de toute beauté, souvent féeriques, au travers desquels les personnages évoluent comme sur un fil, comme dans une seule dimension, soit de haut en bas (lorsqu'il s'agit de s'élever vers Dieu ou au contraire de se tourner vers les hommes), soit d'avant en arrière (lorsqu'il s'agit de partir au loin ou de revenir au domaine), soit de gauche à droite (lorsqu'il s'agit de traverser le temps). Et l'immobilité est réservée à ces moments où il s'agit d'aimer, de prier ou de se recueillir.
Oui, il aurait fallu autoriser les comédiens à se laisser porter par le texte, se laisser porter à sa hauteur comme à celle de cette mise en espace et en lumière (en musique aussi, bien que je sois là plus dubitatif) qui aurait mérité un résultat d'une toute autre envergure.
"Oh les beaux jours" : ma critique
A
la Comédie Française, jusqu'au 14 janvier 2006. De Samuel Beckett,
avec Catherine Samie et mis en scène par Frederick Wiseman.
Le propos de la pièce est universel, comme toujours avec Beckett : Que faire avec ça, la vie ? Que faire en attendant la mort... ou Godot ? Que faire de notre existence et comment passer les jours, l'un après l'autre ?
Ici, une femme, Winnie, prise dans le sable. D'abord jusqu'au torse, puis jusqu'au cou, prisonnière de sa fragile condition humaine, n'ayant à sa disposition pour passer les jours que les phrases qu'elle peut penser et dire, un sac contenant quelques objets pour faire, et un homme pour l'écouter dire et la regarder faire. Un homme, c'est-à-dire Willie, son compagnon qui n'est pour elle qu'une présence assez lointaine, mais qui lui permet de ne pas se sentir tout à fait seule.
Et chaque jour, Winnie se réjouit de pouvoir dire et faire, de pouvoir être regardé et écouté, même s'il y a si peu à dire et à faire qu'on redit et refait chaque jour peu ou prou les mêmes mots et les mêmes choses. Elle se réjouit de vivre, malgré tout, malgré le sable qui la prive chaque jour un peu plus de sa liberté de mouvement, et restreint chaque jour un peu plus son petit univers.
C'est une situation on ne peut plus tragique. Et ce contraste entre cette femme qui se réjouit très vélléitairement de sa condition et le tragique de cette condition, sa finitude, qui est la nôtre aussi, ce contraste devrait pour le moins provoquer en nous de puissantes émotions, depuis le rire jusqu'aux larmes.
Mais d'émotion il n'y a point, ou si peu. Catherine Samie est, comme toujours, splendide, parfaite... trop parfaite sans doute, au point que la prouesse technique de la comédienne prend le pas sur l'émotion. On n'y est pas. La distance entre elle et nous est trop grande. Trop grande aussi parce qu'elle évolue - ce n'est pas le mot ici -, elle s'incarne dans un décor sans âme, assez laid en vérité et très artificiel, qui plutôt que de placer la comédienne au niveau du sol et du public l'élève au-dessus de l'un et de l'autre, l'éloignant, mettant une distance là où ce qui nous sépare devrait se réduire jusqu'à nous oppresser.
Au final, la pièce manque son but. On applaudit Catherine Samie pour ce qu'elle a donné, avec passion sans doute, avec une virtuosité qu'on ne peut lui enlever, mais on est resté froid, comme tenu à distance... alors que toute la pièce repose sur le principe de l'attraction, l'attraction terrestre qui nous suce et nous empêche de nous mouvoir librement et finalement de nous élever, l'attraction de la mort qui pèse inexorablement sur toute vie et nous terrifie, l'attraction enfin qui s'exerce en chacun de nous et nous rapproche les uns des autres qui partageons le même destin de l'existence terrestre.
Je ne me suis pas senti en empathie avec Winnie, dont le destin m'a laissé froid alors qu'il n'aurait pas dû. De ce fait, en dépit de toutes ses qualités, et d'abord ce texte formidable, cela fait un spectacle raté. Dommage.







