Les Justes, de Albert Camus, par Stanislas Nordey
Stanislas
Nordey ou l'art de désincarner une pièce profondément humaine.
Les Justes est un texte puissant sur l'inexpugnable humanité de l'Homme. L'on fouille là au plus profond des cœurs et des âmes. Jusqu'où peut-on renoncer à soi-même pour une idée, aussi grande et généreuse soit-elle ? Est-il juste de tuer et de mourir, ou de renoncer à aimer, au nom du combat pour la Justice ? Peut-il y avoir une limite au combat contre l'oppression ? La vie d'un seul saurait-elle être versée en salaire de la libération de tous ?
Un groupe de révolutionnaires, ou de terroristes, c'est selon, prépare un attentat. Quatre hommes et une femme qui se retrouvent confrontés à leur conscience de "Justes". Chacun est prêt à mourir pour prix du meurtre qu'ils ont résolu de perpétrer contre l'oppresseur - nous sommes en 1905 et la figure de l'oppresseur est celle du grand-duc Serge. Mais cela ne suffit pas et ce prix, leur propre vie, pourrait ne pas couvrir la totalité de ce qu'ils s'apprêtent à commettre.
Car le grand-duc, qui incarne l'oppression, est aussi un homme. La grande-duchesse est sa femme et ses larmes seront celle d'une veuve. Pis, dans la calèche du grand-duc, contre laquelle sera lancée la bombe, ont pris place ces deux neveux c'est-à-dire les figures de l'innocence. Quel prix fixer pour l'homme, la femme et les enfants - on parlerait aujourd'hui de victimes collatérales ?
Il faudrait pouvoir s'oublier soi-même pour oublier toutes les victimes, que l'individu s'efface devant l'immensité de l'idée de Justice pour les hommes. Ils se disent prêt à mourir, à renoncer à la vie aussi bien qu'à l'amour, au profit d'un combat qui est profondément humain, qui est le seul combat qui vaille. Mais le dire et le proclamer ne suffit pas et derrière chaque juste il y a un homme ou une femme, son cœur, son âme, cet individu qui aspire à vivre et à aimer, qui ne saurait se l'interdire. Parce que telle est sa condition, son essence.
Et pourtant, Stanislas Nordey a fait le choix on ne peut plus étrange de dépouiller la pièce de ses personnages. Ne demeure que les mots de Camus que chacun des comédiens à la charge de propulser en direction du public avec une éprouvante lenteur. Les comédiens prennent la pose qui leur a été assignée et puis, immobiles, ils disent sans jouer d'autre chose que de leur voix - et encore, dans un contretemps systématisé autant qu'intellectualisé. Parfois, soudain et de manière inintelligible, ils intervertissent leurs places et prennent une autre pose et qu'on ne comprend pas davantage.
Les mots de Camus sont là et tout le texte nous parvient ainsi, mot à mot et sans âme. Tout le texte est là mais le théâtre n'y est pas. L'humanité n'y est pas, en a été expurgé. Ce qui non seulement provoque l'ennui, mais apparaît en totale contradiction avec le sens même du texte, ce déchirement du masque du soldat sous lequel l'Homme ne parvient pas à être contenu. En bref, avec un tel parti pris de mise en scène, il n'y avait plus de tragédie possible.
Quel gâchis !
« La terreur ne convient pas aux délicats » assène un des protagonistes de Les Justes. Je ne résiste pas à l'envie de citer Camus plus longuement, avec cet extrait de Les meurtriers délicats :
Un si grand oubli de soi-même, allié à un si profond souci de la vie des autres, permet de supposer que ces meurtriers délicats ont vécu le destin révolté dans sa contradiction la plus extrême. On peut croire qu'eux aussi, tout en reconnaissant le caractère inévitable de la violence, avouaient cependant qu'elle est injustifiée. Nécessaire et inexcusable, c'est ainsi que le meurtre leur apparaissait. Des cœurs médiocres, confrontés avec ce terrible problème, peuvent se reposer dans l'oubli d'un des termes. Ils se contenteront, au nom des principes formels, de trouver inexcusable toute violence immédiate et permettront alors cette violence diffuse qui est à l'échelle du monde et de l'histoire. Ou ils se consoleront, au nom de l'histoire, de ce que la violence soit nécessaire et ajouteront alors le meurtre au meurtre, jusqu'à ne faire de l'histoire qu'une seule et longue violation de tout ce qui, dans l'homme, proteste contre l'injustice. Ceci définit les deux visages du nihilisme contemporain, bourgeois et révolutionnaire. Mais les cœurs extrêmes n'oubliaient rien. [...] Pour eux, comme pour tous les révoltés jusqu'à eux, le meurtre s'est identifié avec le suicide. Une vie est alors payée par une autre vie et, de ces deux holocaustes, surgit la promesse d'une valeur. Kaliayev, Voinarovski et les autres croient à l'équivalence des vies. Ils ne mettent donc aucune idée au-dessus de la vie humaine, bien qu'ils tuent pour l'idée. Exactement, ils vivent à la hauteur de l'idée. Ils la justifient, pour finir, en l'incarnant jusqu'à la mort. Nous sommes en face d'une conception, sinon religieuse, du moins métaphysique de la révolte.
Source : Les Justes, de Albert Camus
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Un Tramway, Krzysztof Warlikowski
Un Tramway, Krzysztof Warlikowski
Suite
à (A)pollonia, j'avais
quelque réticence concernant Krzysztof Warlikowski, doublée
cependant d'une réelle curiosité.
Et puis ce Tramway s'annonçait comme l'adaptation d'Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, qui plus est adaptation réalisée par Wajdi Mouawad, et avec Isabelle Huppert dans le rôle principal. Autant de noms qui exciteraient plus d'une curiosité.
Bon, j'avais également nourri un doute à l'égard d'Isabelle Huppert au théâtre, comédienne au talent indéniable qui déjà en Hedda Gabler - sous la direction d'Eric Lacascade - n'évitait pas d'en faire trop. Et c'est encore le cas cette fois-ci où au long du spectacle donné la comédienne outrepasse le rôle pour verser dans la performance. C'est exceptionnel, un régal à contempler, si n'était que le personnage en vient à s'effacer derrière Isabelle Huppert elle-même. On y perdait hier Hedda Gabler, on perd cette fois Blanche Dubois sur le sort de laquelle on en vient à oublier de pleurer.
Mais c'est presqu'un détail, tant Warlikowski parvient par ailleurs à nous ennuyer au long de près de trois heures d'un spectacle interminable.
J'en avais déjà fait le constat après avoir assisté à (A)pollonia, cela s'est confirmé : Krzysztof Warlikowski possède surtout le talent de s'appuyer sur une scénographe d'exception en la personne de Malgorzata Szczesniak. Un Tramway vaut surtout pour son dispositif scénique qui est l'occasion d'une succession de tableaux d'ambiance souvent réussis - à l'esthétique néanmoins si travaillée qu'ils en deviennent parfois esthétisants.
L'utilisation de procédés vidéo est trop systématique pour ne pas en devenir abusive. L'effet en est souvent réussi, certes, mais il n'est pas justifié par un propos cohérent - ou intelligible. Cela en devient usant. Pis que cela, d'un bout à l'autre du spectacle les comédiens sont équipés de micro, qui au mieux rendent un écho aussi froid qu'impersonnel et au mieux rendent des sons aux distorsions volontairement amplifiés. C'est épuisant et d'autant plus qu'alors chaque fois qu'un personnage se gratte la tête ça fait "scratchtch", chaque fois qu'il actionne un briquet ça fait "swisft"... et quand un objet tombe ça fait "blong".
Restons dans le son et évoquons les chansons qui émaillent - mais surtout émiettent - le spectacle sans qu'on en comprenne la nécessité. A minima, la chanteuse serait exceptionnelle, on aurait pu trouver là matière à se réjouir, mais ses interprétations sont simplement passable - quand elle ne massacre pas All by myself...
Mais finissons-en avec la forme, en n'omettant pas de signaler que les amateurs de haute couture trouveront peut-être une compensation à leur ennui en assistant aux multiples changements de costumes d'une Isabelle Huppert qui prend visiblement grand plaisir à remplacer une robe de chez Dior par une autre de chez Saint Laurent. Pourquoi pas...
Reste ce Tramway sans Désir, pièce amputée, saucissonée, éparpillée, avec des morceaux de Sophocle dedans, des éclats d'Oscar Wilde et de Coluche, de l'extrait d'Evangile et de Dame aux camélias. Pourquoi ? Mystère. Le propos est soit trop explicite, soit insaisissable. Surtout, on a très vite perdu l'envie de se poser la question.
Mais j'en ai assez dit et je m'en vais vous éviter le synopsis. Si cela vous importe, visionnez plutôt le film : Elia Kazan, Vivien Leigh, Marlon Brando, Karl Malden, ça le fait bien mieux.
Moi, j'en suis resté avec le regret, en sus, de ne savoir pas siffler. Quelqu'un saurait m'apprendre ?
Source : Un Tramway, Krzysztof Warlikowski
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Ciels, de Wajdi Mouawad
J'attendais
ce spectacle depuis cette belle nuit de juillet en Avignon durant
laquelle je participai à l'inoubliable et quasi féérique aventure
théâtrale que fut la représentation de l'intégrale du Sang des promesses,
dans l'enceinte de la Cour d'Honneur du Palais des Papes.
Pas tout à fait l'intégrale puisque Ciels est réputé être le quatrième opus de ce que Wajdi Mouawad a nommé un quatuor et dont les trois premiers opus sont Littoral, Incendie et Forêts.
Wajdi Mouawad est un auteur de premier plan. Son verbe est puissant et son humanité palpable. Voilà un poète qui tente d'interposer sa poésie dans la spirale infernale de la guerre, où les pères envoient les fils verser le sang des fils, et où les fils portent le poids intolérable du crime des pères. Wajdi Mouawad est un fils qui a choisi de nous bombarder de ses mots et de ses visions qui sont peines culpabilité et colère, plutôt que de se saisir de la mitraillette qu'un fils ou un père mort au combat.
Wajdi Mouawad est un poète-terroriste et c'est de la guerre qu'il cherche à nous terroriser. Parce qu'elle est terrifiante. Parce que la guerre est lourdement chargée de milles et milles histoires terrifiantes qu'il faudrait toutes raconter afin qu'elles ne demeurent pas enfermer à l'intérieur des victimes, mais aussi des bourreaux - en ces intérieurs confinés où sont enfantées les guerres de demain, enfantées par les guerres d'hier comme père et mères enfantent fils et filles, de sang versé en sang versé.
Un intérieur confiné, c'est précisément l'espace théâtral dans lequel la mise en scène de Wajdi Mouawad enferment les spectateurs. Une boîte, les spectateurs au centre, sur des tabourets pivotant, figurant un jardin de statues. Quatre murs tout autour, et des niches dans les murs qui sont autant de scènes où se déroulent le fil de la tragédie qui emportent les cinq personnages - et avec eux, le Monde.
Car c'est bien à une tragédie qu'on assiste. Mais aux trois premiers opus du Sang des promesses où la tragédie était celle qui avait déjà eu lieu, tragédie de la douleur des fils et filles de la guerre, impossibilité tragique de vivre en ignorant le sang versé, ce sang qui semble une promesse de sang quand il devrait être une promesse de vie et d'innocence, répond et s'oppose ce quatrième où la tragédie est la guerre qui vient, frappe préventive des fils poètes sur les pères sanguinaires.
La piste islamiste est un leurre. Voilà ce que nous dit Wajdi Mouawad. La piste islamiste est un leurre parce que ce n'est pas l'Islam qui est en cause, mais l'impossibilité de vivre pour les fils de la guerre et qui ont reçu le sang en héritage, comme une promesse de mort plutôt qu'une promesse de vie. Et qui tuent les pères pour n'avoir pas à tuer les fils.
Et il ne s'agit ni d'excuser ni de justifier, mais de comprendre. Car comment mettre fin à la guerre si l'on en ignore les ressorts, si l'on ne cherche pas à comprendre ce qui d'une guerre ne cesse de nous plonger dans une autre, où encore et encore des pères pour prix de leur propre sang versé envoient les fils verser le sang des fils ?
Voilà pour le propos et sa mise en mots - et leur poésie est puissante - et sa mise en scène - et Wajdi Mouawad n'est pas moins talentueux et créatif en ce domaine.
Pourtant, je n'ai pas aimé.
C'est que tout (ou presque) est dit dans le premier quart d'heure. Ensuite, la mayonnaise théâtrale ne prend pas. On se retrouve à attendre quelque chose qui ne vient pas, avec le sentiment de ne pas avancer, de n'être pas emporté. Et ce n'est pas une vague intrigue policière façon Da Vinci Code qui saurait théâtraliser le propos, ni les trouvailles de mise en scène - nombreuses -, ni même la générosité des comédiens - du moins de quatre d'entre eux, parce que le cinquième, Stanislas Nordey, a trop vouloir prendre place n'en prend aucune, au point qu'il semble jouer davantage à côté de ses petits camarades qu'avec eux.
Au final, c'est la déception qui domine. Ou qui me domine, car je ne saurais malgré tout vous dissuader d'aller vous faire votre propre opinion en entrant à votre tour dans la boîte, où vous violenteront les mots d'un Wajdi Mouawad auquel je ne reprends pas mon admiration. Je suis simplement cette groupie qui découvre qu'elle n'a pas tout à fait abdiqué son sens critique.
Source : Ciels, de Wajdi Mouawad
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Le Sang des promesses, Wajdi Mouawad
Festival d'Avignon 2009 - compte rendu : Acte 4
Le sang des promesses, Wajdi
Mouawad
Littoral, Incendies, Forêts
Imaginez
la Cour d'honneur du Palais des Papes, à Avignon. Il est 20h. Une
fin de soirée d'été, le jour persiste, il fait bon. Débute
Littoral, premier opus d'un quatuor baptisé Le Sang
des promesses.
Viendront ensuite Incendie et puis Forêts.
Et puis la nuit aura passé, comme un enchantement. Dans le petit matin, il fait doux encore, vous avez un peu sommeil. Vous n'avez pas dormi et pourtant vous êtes empli d'images, de voix, d'histoires chargées de rencontres, belles et parfois douloureuses, comme au sortir d'un long rêve à la fois terrible et merveilleux. Qui vous habite tout entier. Vous rentrez chez vous, lentement. Dormir avec ça, ce sourire qui vous tient compagnie, vous l'approprier encore, comprendre ce qui vous a touché. Vous êtes heureux, vous venez de vivre une aventure partagée et vous savez pourquoi vous aimez le théâtre. Plus tard, vous irez voir Ciels, le quatrième et dernier opus du quatuor. Plus tard seulement.
Littoral - Wilfrid s'envoie en l'air comme jamais, une baise mémorable, d'autant qu'éjaculation se met soudain à rimer avec téléphone : le père de Wilfrid est mort. C'est là que tout commence. Avant tout, il ne s'agit pour Wilfrid que d''enterrer son père. Sa mère étant morte en le mettant au monde - cela se passait au Liban, pendant la guerre, avant l'exil -, il lui paraît assez naturel de réunir les deux amants que la naissance de Wilfrid avait tragiquement séparés. Mais la famille de la mère s'y refuse : le père serait responsable de la mort de la mère. Alors Wilfrid retourne au Liban, enterrer le père dans la terre de ses ancêtres et comprendre ce qu'il y a laissé. Enfant de l'exil, il y croisera les enfants de la guerre, assassins et victimes, des êtres pleins d'horreurs quand lui se sent vide. Ainsi accompagnés, et portant son père et sa propre histoire qui se révèle, il traverse un pays dévasté par la guerre où, village après village, les cimetières sont pleins. Longue route jusqu'à la mer. Jusqu'en son littoral où l'on peut enfin se délesté du poids de son histoire parce qu'on l'a assumée, parce qu'on l'a racontée, parce qu'elle a été intégrée au souvenir.
Littoral, c'est le début du voyage. C'est le voyage initiatique de Wilfrid, son entrée dans sa vie d'homme. C'est le début du voyage d'un public qui entre dans cette nuit du Sang des promesses. Le début d'une aventure artistique, celle de Wajdi Mouawad, commencée il y a une douzaine d'années alors qu'il écrivait ce premier opus de ce qui donnerait lieu, mais il ne le savait pas, à un quatuor.
Littoral, c'est aussi cette même histoire de l'exil et de l'enfance déracinée, racontée de nouveau, autrement et dix ans plus tard dans Seuls, spectacle écrit, mis en scène mais aussi joué par Wajdi Mouawad, seul sur scène et comme se mettant à nu. Un spectacle qui apparaît alors comme une sorte d'aboutissement, l'autre rive du Sang des promesses, puisqu'un littoral fait toujours face à un autre, un océan entre les deux et qu'il s'agissait de traverser.
Incendies - Ils en veulent à leur mère, les jumeaux Jeanne et Simon. Ce n'est pas tant qu'elle vient de mourir, Nawal, mais cela faisait déjà huit ans qu'elle s'était tue, cette mère. Inexplicablement. Et la voici qui se met à parler de nouveau, leur léguant deux lettres, à charge pour eux de les remettre à leurs destinataires, un père qu'ils croyaient mort et un frère dont ils ignoraient l'existence. Elle les aura donc « fait chier jusqu'au bout ! » Mais le désir de savoir est le plus fort, finalement, et c'est au Liban, leur terre natale, qu'ils s'en vont chercher des réponses, fouillant la guerre, parmi les meurtres et le sang, les viols et les incestes, croisant les assassins, les bourreaux et leurs victimes. Jusqu'à ce qu'émerge leur vérité intime, comme on creuse ses fondations dans sa propre histoire, celle de ses origines.
Forêts - J'ai déjà évoqué Forêts sur ce blog, où je décrivais « le long retour sur ses origines d'une adolescente québécoise - formidable Loup, que tout t'écoeure et que tout fait chier, crisse ! - qui cherche dans son histoire familiale, sur sept générations de femmes et de mères, une explication à son mal-être. Une longue et éprouvante traversée d'un siècle et demi d'Histoire, d'une guerre à l'autre, d'une atrocité à l'autre, d'une histoire d'amour à l'autre, de vie donnée en vie reçue sur un chemin jalonné par la folie et la mort. »
J'expliquais alors et je maintiens que « le trop n'est pas évité, et l'on pourrait dire que le spectacle qui nous est donné à voir est trop violent, trop hystérique, trop complexe et trop long, que la part de tragédie y est trop importante, que les rebondissements y sont trop nombreux, que l'on frise trop souvent le rocambolesque, que la mise en scène fait la part trop belle aux effets de style, que tout est trop dit et trop montré... si, de tout ce trop, l'on ne ressortait secoué, ébouriffé et finalement enthousiaste.
Je demandais qu'on imagine « que soit condensée en un seul spectacle toute la tragédie des Atrides, que dans la même pièce Atrée contraigne son frère, Thyeste, à manger ses douze enfants, qu'Agamemnon, fils d'Atrée, sacrifie aux Dieux sa fille Iphigénie, qu'Egisthe, treizième enfant de Thyeste, séduit Clytemnestre, femme d'Agamemnon, puis qu'ensemble ils assassinent ce dernier à son retour de Troie, puis qu'enfin, pousser par sa soeur Electre, Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, tue sa mère pour venger la mort de son père... Oui, cela pourrait être trop si le tout n'était servi par une mise en scène inventive et tendue, où rien n'est gratuit, où tout fait sens, et des comédiens tous parfaits, chacun au service des autres, du texte et du spectacle donné. »
3h30 sont nécessaires pour traverser ces Forêts. Et avant cela il avait fallu 2h40 pour rejoindre le Littoral, et encore le même temps pour resurgir des Inendies. Toute une nuit traversée par la tragédie de la guerre, et ce sang des promesses qui coule dans les veines des enfants de la guerre, que nous sommes tous. Nuit et bonheur partagés avec des comédiens impressionnants, d'énergie et de justesse, de générosité.
Bonheur donné, bonheur reçu, bonheur partagé.
Racine s'était fait une règle et même une stratégie « de plaire et de toucher ». Cela à un côté un peu pute que ne parvient à gommer qu'un immense talent. Auteur et metteur en scène, Wajdi Mouawad possède sans conteste ce génie qui font les grands du théâtre.

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Source : Le Sang des promesses, Wajdi Mouawad |
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Seuls, de Wajdi Mouawad
Nous sommes
seuls, chacun de nous. Et chacun est également multiple, des "je"
multiples qui cohabitent en chacun, qui se cherchent et ne se
rencontrent pas : ces âmes solitaires qui errent en moi.
Je est irrémédiablement seuls.
Harwan est l'étudiant d'une trentaine d'année qui cherche une conclusion à sa thèse sur « le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage ». Il est aussi l'amoureux qui a été repoussé, le jeune homme qui hésite devant son avenir, le fils qui s'émancipe et ne s'émancipe pas d'un père sacrifié, le frère qui partage avec sa soeur l'absence d'une mère... Mais Harwan est également celui qu'il n'est plus, un enfant né au Liban, un enfant qui parlait l'arabe, un enfant qui mettait en place des stratégies pour compter les étoiles dans le ciel, un enfant qui aimait les couleurs. Cet enfant qui a connu la guerre et puis l'exil.
Que s'est-il passé ? Pourquoi Harwan ne se souvient pas de la guerre ? Pourquoi lui qui aimait tant les couleurs ne peut-il désormais envisager qu'un mur blanc ? Pourquoi cet enfant qui avait l'ambition de devenir une étoile filante pour sauver le monde se consacre maintenant à devenir professeur à l'université ? Qu'est-il arrivé entre le moment où il parlait l'arabe et celui où il s'est mis à parler français ? Qu'a-t-il dilapidé des biens de son père, ce fils prodigue, et comment retourner auprès de lui, c'est-à-dire revenir à soi-même ? Comment le déraciné peut-il renouer avec ses racines ?
C'est à la quête ce cette part de soi qui s'est perdue sur le chemin de l'exil que nous convie Wajdi Mouawad. Seul en scène, il nous fait parcourir les multiples solitudes de son personnage, à travers l'espace et le temps, à travers lui-même dans un voyage essentiellement intérieur où quand les mots cesseront de tenter de dire il deviendra possible de ressentir et de renaître à soi-même.
Comme souvent, Wajdi Mouawad en fait trop, mais "en faire trop" est la vocation première du théâtre : donner à voir la comédie humaine en ce qu'elle a de trop et qu'elle s'efforce de dissimuler : le tragique de l'existence, nos solitudes qui s'ignorent ou se cherchent.
Un magistral spectacle du vivant.
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Source : Seuls, de Wajdi Mouawad |
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Forêts : Wajdi Mouawad
Un spectacle vivant !
(deux morts et un blessé grave)
Il y a eu
d'abord, au Stade de France, le Ben Hur de Robert Hossein,
où l'on apprend principalement que le Christ jouait au football
dans le désert d'Egypte et avait des pouvoirs de super-héros... : A
EVITER ABSOLUMENT !
Il y a eu ensuite, à la Comédie Française, un Lassalle qui tire ce qu'il peut d'Il Campiello, une pièce de Goldoni à mon sens sans beaucoup d'intérêt (où l'on démontre avec tout de même un brin de condescendance que les pauvres sont de grands enfants) : SI VRAIMENT VOUS N'AVEZ RIEN D'AUTRE A FAIRE...
Il y a aussi Quartett, à l'Odéon, sur une mise en scène de Robert Wilson et avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdès. C'était prometteur... Et si en effet Robert Wilson possède indubitablement le sens de la mise en beauté de l'espace scénique, si en effet Ariel Garcia Valdès est un comédien magnifique, et si en effet Isabelle Huppert, grande comédienne elle aussi, en fait toujours trop comme à son habitude - fâcheuse façon de jouer avec cet air de dire : "regardez ce que je sais faire et comme c'est compliqué" -, nous assistons au final à un spectacle creux qui laisse tout loisir d'admirer le fabuleux plafond du théâtre de l'Odéon enfin rénové : S'ABSTENIR AVEC FORCE.
Alors, courrez donc plutôt au Théâtre de
Malakoff. S'y joue jusqu'au 4 novembre, Forêts, un
spectacle écrit et mis en scène par Wajdi Mouawad, et joué avec
force et bonheur par une troupe de comédiens tous excellents.
Difficile de faire le synopsis de la pièce tant ce à quoi l'on
assiste est foisonnant. Imaginez cependant le long retour sur ses
origines d'une adolescente québécoise qui cherche dans son histoire
familiale, sur sept génération de femmes et de mères, une
explication à son mal-être ; une longue et éprouvante traversée
d'un siècle et demi d'Histoire, d'une guerre à l'autre, d'une
atrocité à l'autre, d'une histoire d'amour à l'autre, de vie donnée
en vie reçue sur un chemin jalonné par la folie et la mort.
Le trop n'est pas évité, et l'on pourrait dire que le spectacle qui
nous est donné à voir est trop violent, trop hystérique, trop
complexe et trop long, que la part de tragédie y est trop
importante, que les rebondissements y sont trop nombreux, que l'on
frise trop souvent le rocambolesque, que la mise en scène fait la
part trop belle aux effets de style, que tout est trop dit et trop
montré... si, de tout ce trop, l'on ne ressortait secoué, ébouriffé
et finalement enthousiaste. Imaginez donc que soit condensée en un
seul spectacle toute la tragédie des Atrides, que dans la même
pièce Atrée contraigne son frère, Thyeste, à manger ses douze
enfants, qu'Agamemnon, fils d'Atrée, sacrifie aux Dieux sa fille
Iphigénie, qu'Egisthe, treizième enfant de Thyeste, séduit
Clytemnestre, femme d'Agamemnon, puis qu'ensemble ils assassinent
ce dernier à son retour de Troie, puis qu'enfin, pousser par sa
soeur Electre, Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, tue sa
mère pour venger la mort de son père...
Oui, cela pourrait être trop si le tout n'était servi par une mise
en scène inventive et tendue, où rien n'est gratuit, où tout fait
sens, et des comédiens tous parfaits, chacun au service des autres,
du texte et du spectacle donné. Oui, il y faudrait surtout un grand
metteur en scène... et c'est justement cela qu'est - entre autres
choses - Monsieur Wajdi Mouawad (qui nous avait déjà enchanté il y
a quelques années en nous présentant un Les Trois Soeurs
aussi moderne que magistral). Forêts : ABSOLUMENT
IMMANQUABLE !!!







