Argument du récit
Il fait une chaleur étouffante. Dans le métro, c'est l'heure de pointe. Une femme rentre chez elle. Une femme sort d'elle-même, de sa douleur et de sa désespérance. Elle est en paix maintenant, se souvient comme il peut être doux de sourire. Elle est au-delà de toute chose et du quotidien, soulagée, vaporisée...
Le désespoir, c'est quand on se débat encore.
Les premières lignes
Julie rentre à la maison. C’est le début de l’été. Il fait chaud. Fin de journée caniculaire, à l’heure de pointe. Les rames de métro sont bondées. Debout dans son wagon, Julie laisse s’écouler des flots de sueur hors de sa chair. La petite robe légère qu’elle porte, qui ce matin sur le cintre était blanche et propre, est maintenant humide et poisseuse. On devine par transparence son nombril qui pointe une fierté. Elle a les cheveux noirs et les yeux tristes. Elle est jolie. Elle est enceinte.
Chaleur et affluence. Et Julie ne sait plus très bien si la goutte de sueur, partie tout à l’heure de dessous son oreille, et qui a suinté avec une lenteur désespérante, qui roule sur sa peau et lui chatouille maintenant le bas de la nuque, elle ne sait plus si cette larme épaisse et brûlante, qui l’effleure avec la volonté évidente de l’irriter, provient de sa propre peau ou de celle de son voisin. Elle ne le sait pas et de plus s’en moque. Elle est occupée tout entière à redécouvrir avec un plaisir teinté de stupéfaction la saveur de son sourire.
Il s’est présenté à elle comme un frémissement au bord de ses lèvres lorsqu’elle est descendue dans le métro, il y a une dizaine de minutes de cela. Au début elle l’a ressenti comme une agression et en a eu la nausée. Son cœur s’est soulevé, s’est crispé, a tenté en vain de rejeter l’intrus, de refuser énergiquement la greffe. Confiant et sûr de sa force, le sourire s’est accroché, a insisté, s’est figé imperceptiblement sur ses lèvres tremblantes, comme dans l’attente de l’inévitable sursaut de mémoire qui lui permettrait d’émerger tout à fait, triomphant de l’oubli. Et elle s’est souvenue en effet. Son visage doucement s’est alors détendu, lentement, comme une eau trouble devient limpide à mesure que la boue se dépose au fond. Les muscles de son visage un à un se sont relâchés, ont fait une place au revenant, fantôme d’un sourire.
Elle l’a bien en bouche maintenant. Certes il ne pétille pas, il est un peu vert encore, mais il exhale le savoureux parfum de la rédemption. Et pour Julie ce sourire est tout ce qui importe maintenant. Il est sa vie et sa délivrance.
Cela faisait si longtemps. Elle ne l’attendait plus, ce moment qui la libérerait de la souffrance, fardeau qui semaine après semaine avait courbé ses épaules et pesé lourdement en son crâne, à chaque instant, sans répit. Et toutes les larmes, oppressantes, tumultueuses, qu’elle avait versées des mois durant, ce matin encore à lui arracher les yeux du visage, et qui avaient charrié à flot continu, sinon sa tristesse, du moins la douleur qui l’accompagnait. Un fardeau, telle une ombre grise attachée à son coeur. Et maintenant ce sourire, timide encore, fragile et incrédule. Non, rien d’autre ne peut plus avoir d’importance. Julie s’en délecte, le savoure sans penser à un après, comme un condamné qui tire une dernière fois sur sa cigarette.
[...]
