Argument du récit
Dans la chambre de sa fille morte, il regarde la pluie tomber et se souvient comme il l'aimait mal. Souvenirs du père qu'il fut, excessif et tyrannique, exigeant, colérique. Et de cette crainte panique qu'il en vint à lui inspirer.
Vanité du souvenir.
Les premières lignes
Les nuages s’agglutinent devant ma fenêtre et semblent vouloir entrer dans la chambre. Je suis assis sur le lit de ma fille morte, le regard sec et vide. Et soudain il pleut. Il n’y a pas de vent et l’eau s’écrase avec fracas sur le sol. Les gouttes de pluie crépitent sourdement sur les toits des maisons, des voitures, sur les quelques parapluies qui se pressent dans la rue glissante, et contre les vitres des immeubles… De grosses gouttes hargneuses et désordonnées qui frappent à ma fenêtre, elles cherchent le point névralgique qui la fera voler en éclats.
Dans mon crâne également, elle tombe, cette pluie raide et glaciale, acide comme les souvenirs qui me rongent. C’est la même pluie qu’alors et j’ai froid. Je tremble un peu. C’est le même frisson aussi. Une grosse averse. Ça passera. Ça passe toujours, seul le désespoir persiste, et persiste encore, nourri par des jours obscurs comme celui-ci. Mais je n’allume pas la lumière. Il est trop tôt encore pour cette incandescence artificielle. Pas de bougie non plus. Avant oui. Avant, dans cette maison, on allumait des bougies. Souvent. Des bougies de toutes les tailles et de toutes les formes. Des bougies colorées, festives, flammes qu’on laissait danser quand venaient dîner des amis. L’intimité, circonscrite par le halo, s’en trouvait renforcée et les rires paraissaient plus sonores. L’amitié est une fleur rare qui s’épanouit dans la pénombre. Et la culpabilité en est une autre, plus sauvage.
Personne ne vient plus dîner maintenant. Personne ne vient plus du tout. Nous sommes seuls dans une maison vide, il n’y a plus que nous deux et chacun en est devenu infiniment seul. Elle nous manque. Elle manque à notre monde, insupportablement, comme manqueraient les étoiles à la nuit. Et cette pluie qui n’en finit pas de tomber sur cette demeure qui expire de sa nostalgie en interminable soupir. Elle s’est changée en grêle maintenant, la pluie. Les vitres résisteront bien aussi aux grêlons. Qui heurtent la vitre comme pour me convaincre d’ouvrir et laisser s’enfuir les souvenirs hors de la chambre. Hors de moi.
Non. Inutile d’insister les gouttes. Je n’ouvrirai pas. Ils sont bien assez mouillés de larmes, mes souvenirs. On devrait toujours tenir une fenêtre parfaitement close. Il n’arrive rien quand les fenêtres sont closes. Les grêlons ne tombent pas dedans et les enfants ne tombent pas dehors. Chacun reste à sa place et tout est bien.
*
Je regarde ma fenêtre pleurer les larmes du ciel. Je suis fatigué. Cette cascade d’eau devant mes yeux qui n’en finit pas. Quand un train roule sous la pluie, certaines gouttes d’eau remontent en tremblotant le long de la vitre et c’est un peu comme si elle ravalait ses larmes. Cela ressemble à de l’espoir. Ici, dans cette maison, dans la chambre de ma petite fille qui ne l’habite plus, il n’y en a plus, d’espoir, et l’eau ruisselle de haut en bas sur la fenêtre, tristement, chaque goutte creusant consciencieusement sa propre rigole, comme on traîne des pieds dans un cimetière, quand on a tué son enfant et que l’on s’en va brûler son corps.
Une petite boîte et puis de la fumée. Il ne reste plus rien alors que les souvenirs. Des souvenirs auxquels se cramponner. Et s’arracher un peu au désespoir. Regarder en arrière quand on ne sait plus aller de l’avant.
[...]

