Jan 202014
 

henri-vi-cycle-1-thomas-jollyHenri VI, c’est un peu le Game of Thrones de l’Angleterre du XVème siècle. Une lutte sanglante pour le pouvoir à laquelle il est fait référence sous l’appellation de guerre des Deux-Roses, et qui met aux prises – entre autres protagonistes – la maison de Lancastre (rose rouge) et celle de York (rose blanche).

La pièce est divisée en trois parties – lesquelles, complétées par Richard III, forme la-dite première tétralogie de Shakespeare. Thomas Jolly a cependant fait le choix d’en rester à Henri VI, ce qui lui réclame déjà – et à nous aussi par la même occasion – une douzaine d’heures de représentation (sans les entractes). Ce qui étant déjà trop, lui a imposé de le faire en deux temps, et c’est donc au cycle 1 auquel nous sommes pour l’heure conviés, soit Henri VI première partie et Henri VI premier morceau (les trois premiers actes) de la deuxième partie.

Des choix largement contestables. D’abord parce que Richard III est sans aucun doute la partie la plus intéressante, théâtralement parlant, de cette tétralogie. Ensuite parce que découper la deuxième partie de cet Henri VI pour n’en donner à voir qu’un morceau n’est pas très respectueux ni de la pièce elle-même, ni des spectateurs. Enfin – et peut-être surtout – parce que Henri VI, pièce de jeunesse de Shakespeare, n’est pas nécessairement une pièce, tant du point de vue de la qualité de l’écriture que de celui de son intérêt théâtral, qui justifierait d’emblée qu’on y passe autant de temps.

A tel point que d’aucuns doutent, du moins pour la première partie, que Shakespeare en ait été réellement l’auteur.

« Si dans la première partie de Henry VI nous ne reconnaissons pas le génie de l’auteur de Henry V, y retrouvons-nous son style ? Pas davantage. Où donc est cette forme si colorée, si variée, si puissante que nous admirions naguère ? L’expression est généralement prosaïque et terne, sans relief et sans éclat. Ce vers si libre et si souple, qui dans Henry V se prêtait à toutes les fantaisies de l’inspiration par l’audace de ses rejets et le caprice de sa coupe, a fait place presque partout à un vers timide et monotone qui impose son étroite mesure à la pensée et emprisonne chaque phrase dans ses deux hémistiches. »

François Victor Hugo , fils de son père et traducteur de l’œuvre intégrale de Shakespeare

Mais qu’importe, un metteur en scène fait des choix et se donne raison dès lors qu’il est à la hauteur de la tâche qu’il s’est assignée. Je prétends seulement que celle-ci n’était pas mince, et j’ajoute d’ailleurs que j’en apprécie l’audace, en particulier de la part d’un metteur en scène si jeune.

Et le fait est que dans un premier temps, on est plutôt emballé. Le choix de traiter l’affaire comme une farce, le ton burlesque, se révèle judicieux. Cela fonctionne à merveille, et ce d’autant plus que la mise en scène fourmille de bonnes idées. Tout s’enchaîne sur un rythme plutôt alerte et, si l’on est pour l’heure pas particulièrement passionné par l’intrigue, on passe un agréable moment et l’on se dit que tout cela est bien prometteur.

Mais voilà, il semblera finalement que l’essentiel avait été dit durant la première heure de  représentation. Et si la mise en scène continue de loin en loin de nous réserver de très bons moments, rien de bien important se noue, rien ne parvient à nous emporter. Pis, le propos se faisant plus grave, le tragique pointant le bout de son nez, les comédiens montrent progressivement quelques limites. A ce titre, la dernière heure est un véritable supplice : jouer tragique n’est pas crier sa douleur, jouer tragique n’est pas tout à la fois geindre et hurler, cela demande un rien plus de subtilité.

Au final, force est de constater que l’audace ne suffit pas et que ce n’est peut-être pas tout à fait fortuitement que Henri VI est réputée être une pièce impossible. Le génie shakespearien n’y est peut-être pas tout à fait suffisamment présent pour justifier à lui seul la douzaine d’heures de représentation que la pièce réclame. Or si Thomas Jolly est incontestablement un metteur en scène très prometteur, il n’a en définitive pas trouvé l’angle d’attaque qui aurait permis de pallier le manque de puissance dramaturgique de cette fresque historique.

Reste que scénographie et mise en scène sont de très bonne facture, et réservent même plusieurs très bons moments – même si à mon goût la musique est un peu trop omniprésente et les effets de lumière finissent par être un chouïa répétitifs. Accordons une mention spéciale à l’introduction de ce rhapsode – interprétée avec malice par Manon Thorel – qui s’en vient durant les changements de décor conter fleurette aux spectateurs, improvisant des transitions sur un ton tout à fait réjouissant.

Je pense néanmoins que je ferai l’impasse sur le cycle 2.

 

 

  • Stéphane Dugowson

    Voilà, tu te confrontes au réel, et cela donne un « je n’ai pas les réponses » autrement plus intéressant que ces certitudes qui étaient les tiennes du temps de Sarko (car un incident analogue sous Sarko ne t’aurais pas vu si questionnant, nous savons toi et moi ce que tu aurais dit dans cette hypothèse….),

    à toi,

    • « Faire appel à la raison plutôt qu’à l’émotion, ce serait pour le coup enfin sortir du sarkozysme. » Cette phrase en conclusion est une première réponse à ton commentaire.

      Une seconde serait dans l’idée selon laquelle une blague juive, par exemple, peut faire rire ou hurler selon ce que l’on sait de la personne qui la raconte. Non ?

  • alaind

    Expulsion …émotion … drame humain …situation tragique, nous sommes tous certainement de cette avis. entre droit et manière d’application il y a certainement moult nuances et celle appliquée n’a certainement pas été la meilleure. Mais ce qui m’interpelle c’est que nul part on ne parle de notion d’intégration. Là est pour moi une différence capitale. On vient dans un pays qu’on apprend a aimer , a suivre ses coutumes, ses usages , ses traditions. On se fait une vie sociale , on participe avec la collectivité a l’épanouissement du pays qu’on veut devenir siens, on deviens francais non pas par le sang mais par sentiment et la conviction de son choix. Cette notion va au de la des papiers… car il y en a qui les ont …mais n’ont pas fait le choix de l’intégration.
    C’est a mon sens aussi une piste a explorer pour tenter de trouver des solution.

  • Oui, on ne manque pas de pistes de travail. Et je partage largement celles que tu voudrais emprunter.

    En revanche, je maintiens que dès lors qu’il y a des lois concernant l’entrée et le séjour des étrangers sur le territoire français, il y aura toujours des étrangers en situations irrégulières, donc des expulsions, donc des drames humains.

    Elle ne s’appellerait pas Leonarda, elle n’aurait pas 15 ans, elle ne serait pas dans un bus scolaire, ses origines ne seraient pas au Kosovo et alors, ça changerait quoi au drame ? Ou à l’émotion ?

    • Non, pas forcément ! Pourquoi expulser quelqu’un qui ne trouble en rien l’ordre public ? C’est d’ailleurs le sens de l’arrêt Dridi de la Cour européenne de justice (et conséquemment l’arrêt de la cour de cassation) qui nous a contraint a dépénaliser l’absence de titre de séjour mais le gouvernement a contourné ces arrêts…

      Du reste en Droit, il y a TROIS décisions, INDÉPENDANTES :

      1. Le refus de donner un titre de séjour

      2. L’obligation à quitter le territoire français (OQTF)

      3. L’expulsion vers le « pays d’origine »

      La première décision peut-être pour moi légitime.

      En revanche la deuxième devrait être fortement justifiée (ce n’est presque jamais le cas aujourd’hui).

      Quant à la troisième, elle est gravement problématique. Par exemple, dans le cas qui nous occupe, la sœur de Leonarda (Médina) est née en France, c’est donc son seul pays d’origine et non pas le Kosovo où l’on l’a expulsée ! Du reste, il y 20 ans, elle aurait été Française (avant les lois Pasqua) et toute la famille aurait été régularisée de PLEIN DROIT, à cause de ça…

      En outre, lorsque la France expulse, vers une dictature, elle se rend complice du régime en question (cf mon billet cité ci-dessous et les révélations du site reflets.info …)

      Tu vois que les expulsions posent d’ÉNORMES problèmes…

      • La misère pose d’énormes problèmes. L’émigration contrainte pose d’énorme problème. Les expulsions posent d’énormes problèmes. Nous sommes d’accord. Mais voilà, la misère entraîne les migrations qui entraîne les expulsions – sauf à renoncer à toute expulsion. C’est précisément ce que je mettais sur la table avec ce billet, le fait que les cris d’orfraie de certains resteraient parfaitement hypocrites tant qu’ils n’appelleront pas simultanément à l’arrêt de toutes les expulsions et en tireront toutes les conséquences politiques et sociales, tous les énormes problèmes qu’il faudrait alors encore affronter.

        • Oui, on est d’accord sur la nécessité de renoncer aux expulsions, d’autant qu’elles nous coûtent cher en pure perte.

          Effectivement, il faut avoir le courage politique d’expliquer aux Français pourquoi elles sont contraires à notre intérêt et à notre honneur.

          Il faut aussi avoir le courage de renoncer aux juteux contrats sécuritaires avec les dictatures 😉

  • Les enfants, généralement, ont des parents et sont sous leur responsabilité (en sus d’être aimés par eux). Comment on fait ?

  • C’est une situation loin d’être évidente pour tout le monde, ton billet est très juste!