Nov 232009
 

Téléthos 2009 piège à consLa grand messe nationale du Téléthon est de retour. La France va exhiber 24h durant ses petits enfants malades : des larmes seront versées dans les chaumières, l’émotion ouvrira les porte-monnaie, les records de dons seront battus, on glorifiera la formidable générosité des français, on s’autocongratulera et chacun s’en retournera chez soi, fier du devoir accompli et ému d’avoir participé à un exceptionnel élan de bonté collective.

Et moi je vomis le téléthon. Et moi j’aborre cette générosité sélective. Où la charité se trouve une fois l’an glorifiée, quand jour après jour se trouve piétinée l’idée même de solidarité. Et moi j’affirme donc que le Téléthon n’est en réalité que le temple des bons sentiments et des bonnes volontés où nos égoismes obtiennent pour une année entière, et à très bon compte, leur absolution.

Les misères sont nombreuses et le monde est peuplé de malades et d’opprimés, d’aveugles et de paralytiques, de mutilés de guerre et d’affamés, de femmes violées et d’enfants maltraités. Et moi, parmi eux, je refuse d’avoir à choisir. Oui, tout bourgeois que je suis, je refuse d’avoir mes pauvres. D’autant que la toute puissante machine médiatique voudrait en sus prétendre à guider mon choix.

Il est un orphelinat où vivent miséreux des enfants par milliers. Parmis eux, il en est un et un seul sur qui chaque année, durant quelques heures, se trouve braqué un immense projecteur. L’enfant a été préparé : on lui a fait prendre une douche, on a applati ses mèches rebelles, on l’a entrainé à sourire. Tant et si bien que devant l’orphelinat, attirés par le projecteur, et harangués par quelque bateleur, les passants s’arrêtent un instant, voient l’enfant exposé dans la lumière, sont attendris, émus, rendus sensibles à son malheur, ses difficultés à vivre, et alors lui viennent en aide qui avec un paquet de bonbons qui un jouet qui un livre… C’est un petit garçon blond et aux grands yeux noirs qui d’un sourire vous fait fondre le coeur, et il n’y est pour rien si on ne regarde que lui et si, tandis que sa misère se trouve là un peu soulagée, continuent de vivre dans la fange et de crever dans l’indifférence les autres petits résidants d’un orphelinat toujours aussi miteux.

Je préfère moi contribuer à doter l’orphelinat, à lui confier le soin de répartir au mieux entre les miséreux les moyens dont il dispose et à me saisir chaque fois que possible de ma faculté à orienter ses choix en participant à la nommination de sa direction. Je ne donne pas au Téléthon, mais je paie mes impôts et suis disposé à en payer davantage. Et chaque fois qu’il s’agit de voter, mon choix s’oriente là où la collectivité assume ses responsabilités : plus d’argent pour l’Ecole, plus d’argent pour la Justice, plus d’argent pour la recherche médicale, pour les hopitaux, pour le secteur associatif… Plus de redistribution et plus de solidarités.

Le Téléthon ? Mais c’est simplement ce qui permet aux riches d’échapper à l’impôt et de garder les poches pleines.

Avec une belle unanimité on carricature les propos de Pierre Bergé, propos qu’on réduit à une mise en concurrence entre Sida et Myopathie – pathologie dont soit-dit en passant souffre Pierre Bergé. Pourtant, nous vivons en effet dans un sytème où de grands laboratoires pharmaceutiques privés font d’immenses profits, où la recherche publique n’a pas les moyens de travailler sur des pathologies non rentables et où le Sida continue de faire des morts par millions en Afrique et ailleurs parce que les thérapies sont trop coûteuses – et l’on pourrait égalemet évoquer le paludisme…

Le Téléthon ? Mais c’est le cache-sexe du libéralisme mondialisé et de l’égoisme planétaire.

Juste un autre bon gros piège à cons.

EDIT : Je constate après coup, comme à mon habitude, que des choses tout à fait pertinentes ont été écrites ce matin à ce sujet, par exemple chez Gwendal et chez Nicolas

Source : Téléthon, piège à cons

  • dedalus – 24/11/2009

    Gwendal – merci 🙂
     
    pascal – en effet… 
     
    aleph187b – bah non, j’en ai autant pour le sidaction. il ne s’agit ni de nombre de malades ni de montant des dons, ni de couleur politique ni de croyance, juste d’un modèle de société où la charité ponctuelle et sélective est censé se substituer à la solidarité.

  • aleph187b – 24/11/2009

    Si l’état de réflexion de la gauche en est au petit débat misérabiliste sur le nombre de malades affiché par les associations… Qu’on dise très clairement que l’AFM est, ou est soupçonnée d’être « catho » et visiblement marquée à droite, tandis que le PS cherche à se refaire une santé auprès d’ActUp et d’AIDS, à sa gauche… « Leur morale et la nôtre », disait Trotski – ça va mieux en le disant, non? Quelle hypocrisie! Sur le débat épistémologique et politique qui doit (devrait rationnellement) avoir lieu sur les rapports citoyens/science/recherche, vous êtes trop clairement au ras des pâquerettes pour continuer à ferrailler.

  • pascal paoli – 23/11/2009
  • Gwendal – 23/11/2009

    Très justement dit, comme d’habitude serais-je tenté de d’ajouter. 
    Quant à l’argument développé par aleph187b, je le trouve particulièrement capilotracté. La répartition des dons est tout sauf issue de la démocratie directe, puisqu’elle ne profite qu’à une minorité « privilégiée » de malade. Exit les grandes causes humanitaires comme le cancer ou le sida, ou même encore l’alcoolisme ou la dépression qui frappent chacune 10% de la population française contrairement à la myopathie qui n’en n’affecte que 5%…

  • dedalus – 23/11/2009

    Nicolas – Oui, et si j’avais pris la peine d’aller lire les billets des copains, j’aurais fait des liens vers ton billet comme celui de Gwendal. 
     
    et comme il n’est jamais trop tard – enfin si, mais bon… – … 
     
    aleph187b – est-ce « aux malades et à leurs familles » de piloter la recherche et l’allocation des crédits ? est-ce démocratique quand seules certaines pathologies ont « droit de vote » ?  
     
    je pense qu’on prend de bonnes décisions quand on est objectif et bien informé : « ceux qui savent » désignent très exactement ceux-là…

  • aleph187b – 23/11/2009

    Pour ou contre ne m’intéresse pas. Le jugement « esthétique » sur la grand messe télévisuelle ne m’intéresse pas davantage. Ce qui m’intéresse c’est l’invention politique dont a fait preuve cette association de maladie « orpheline ». Tu écris « nous vivons en effet dans un sytème où de grands laboratoires pharmaceutiques privés font d’immenses profits, où la recherche publique n’a pas les moyens de travailler sur des pathologies non rentables et où le Sida continue de faire des morts par millions en Afrique et ailleurs parce que les thérapies sont trop coûteuses ». Le Téléthon et la collecte et gestion des fonds qui en découle est justement le premier exemple et quasiment le seul où la recherche médicale n’est pas accaparée par « ceux qui savent », à savoir les laboratoire pharmaceutiques et les laboratoires publics, où officient parfois des professeurs qui cachetonnent pour les premiers. Non, ce sont les malades et leurs familles qui pilotent entièrement la recherche et les allocations de crédit. C’est un cas unique de démocratie directe dans la techno-science, même si ça fait mal de le reconnaître. Je suis plutôt cartésien et presque scientiste sur ces questions, pas tellement versé dans le culte des arènes techniques à la Bruno Latour, mais bon, je suis bien obligé de reconnaître à cette association leur inventivité politique. Pour aller plus loin, voir Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, qui parlent tous deux très bien de cet « empowerment » (par exemple dans le livre « La sorcellerie capitaliste »).

  • Nicolas J – 23/11/2009

    Fallait faire ton billet avant moi : tu aurais eu un lien tellement on est d’accord.