Sep 092013
 

Les Pommes - Nature morte - CézanneJamais il ne lui disait qu’il l’aimait. Jamais un je t’aime.

Il l’aimait, pourtant. Il l’aimait et pensait, ressentait que cela suffisait. Il s’agissait d’un fait. Le dire serait le souiller. Comme dire le silence souille le silence. Il l’aimait et ne le lui disait pas. Afin de ne rien perdre de sa pureté. La pureté de son état d’homme en amour. En amour d’elle.

L’amour ne peut se dire. Disait-il. Lui qui aimait tant dire. A propos de tout. Tout le temps. Pour le simple plaisir des mots. Le grisant plaisir du dire. Disait-il. Mais les mots réduisent. Les mots tracent des contours et, dessinant dans les pensées ce qui est, en réduisent la réalité et l’enferment. La réalité. Les mots, disait-il, bâtissent des monuments inachevés. Aucun mot ne saurait dire une chaise. Par exemple. Aucun mot ne saurait dire une chaise sans la réduire à moins que ce qu’elle est, la chaise, et qui est sans limite. Aucun mot ne saurait dire son amour pour elle. L’infinie réalité de son amour. Pour elle.

Il l’aimait. Aimer est un verbe d’action. Disait-il. Il l’aimait avec un point d’exclamation. Il l’aimait ! Il l’aimait et se consacrait à l’aimer plutôt qu’à le lui dire. Plutôt qu’à l’aimer moins en le lui disant plus. Il est impossible de dire Je mange une pomme. Disait-il. Ce faisant, on cesse de la manger. La pomme. Disait-il. Et, ce faisant, tout était dit.

Pas tout à fait, cependant.

Non. Pas tout à fait.

Un jour, elle eût quarante-neuf ans et elle dit : J’entame ma cinquantième année. A la fin, tout sera fini.  

Tout ? Notre histoire d’amour ? Nous ? demanda-t-il. 

Non. Moi seulement. Dit-elle. Je refuse de vieillir. Plus précisément, je refuse de devenir vieille. Et puis finalement de l’être devenue. Vieille. Être encore, mais être en vieille : non. Pas moi. La vieillesse est une insulte. D’autres peut-être. Ils espèrent vivre vieux. Grand bien leur fasse. Leurs espoirs seront comblés, sans doute. Pas moi. Moi je n’ai jamais souhaité que vivre jeune. Et c’est ainsi que j’aurais vécu. Jeune.

Des mots. Pensa-t-il. Il la regarda. Elle était belle. Il ne dit rien. 

Un autre jour, esquivant l’insulte, elle n’eût pas cinquante ans. La pomme, dit-il alors. Dans un sanglot. La pomme comme la chaise est sans limite. Elle est sans limite. On la mange. La pomme. On la mange sans rien dire. Elle est sans limite. On la mange et puis vient le moment où on l’a mangée. On l’a mangée toute entière. La pomme. Son absence. Voilà ce qui reste. A la fin. Une absence en forme de pomme. Dit-il. Ce jour-là. Sanglotant.

On ne devrait jamais rien dire. Disait-il. On devrait juste fermer sa gueule. Seule la connerie est sans limite. Et les mots n’ont d’autre vocation que de chanter ses louanges. A la connerie. Les mots érigent sans relâche un monument à la gloire de la connerie humaine. Inachevé, le monument. Inachevé et en forme de pomme. Disait-il désormais. 

Un monument en forme de pomme. Et les hommes, sans relâche, qui ne cessent d’y croquer. Et de s’y briser les dents. Et de s’y fendre le cœur. 

 

 

  • Christine

    J’ai cinquante ans moi aussi et je la comprends. Je ne serai pas si radicale mais je sais ce qu’elle veut dire. Il y a des moments difficiles où l’on a besoin des mots. Pour être rassuré(e). Les mots soulignent les actes. (Il était tard hier soir, c’est pour quoi je reviens !)

    • Revenez aussi souvent que vous voulez.

    • Peter Bu

      On peut vieillir, on peut aussi mûrir. C’est drôlement différent!

  • Christine Azema

    Quel plaisir de vous retrouver…

    • Merci, c’est gentil 🙂

  • Anne-Laurence Chabrun Burte

    pensées vers toi

    • C’est gentil. Des bises aussi.