Mai 112012
 

 

Ouvrir la parenthèse. Dévier. Digresser. Faire un pas de côté et puis s’en aller ailleurs. Prendre le risque de n’en jamais revenir. On sait quand elle s’ouvre, jamais quand elle se referme. Si même elle doit se refermer. Le terrain y est souvent glissant, instable, qui se dérobe sous vos pieds. Sous vos mots. On trébuche, on tombe. On ne s’en relève pas toujours. On ne sait pas. C’est une aventure. Une aventure à l’intérieur d’une autre. Poupées russes qui s’empilent. Ma grand-mère était Russe. Elle est morte maintenant. L’autre aussi. Elles me manquent souvent. Une seule des deux avait un réel talent culinaire. C’est aussi qu’il n’est pas de meilleure cuisine au monde que la cuisine libanaise. Je suis partial sûrement. Le souvenir est une parenthèse dans le temps, qui en rompt la monotone linéarité. Qui l’enrichit. Qui le magnifie et le sublime. Lui donne une forme, une épaisseur, un relief. Ouvrir une parenthèse, c’est feindre de parler d’autre chose tout en poursuivant le même propos. C’est prendre un chemin détourné. C’est passer par derrière. C’est introduire une rupture. Créer l’illusion d’une rupture. Il n’y a jamais de rupture et la parenthèse n’est en vérité jamais qu’un artifice, une ponctuation qui n’en est pas une, une respiration qui n’en est pas une. Un halètement plutôt. Une suspension. Une harmonieuse disharmonie. La parenthèse est une porte. On l’ouvre et puis, surtout, on entre. On entre dans ce qui se trouve au-delà. Entrez dans la parenthèse, sortez de la parenthèse, voilà comme on devrait dire. Entrez dans la danse. Tourbillonnez. La parenthèse est un terrain de jeu. Un clin d’oeil poétique. Et comme la porte, le signe est inutile. La parenthèse n’a pas besoin d’un signalement, d’une signalétique qui l’annonce. On ne dit pas à une femme qu’on s’apprête à l’embrasser, on l’embrasse. Il y a de la poésie dans un baiser, et de la grossièreté dans la demande explicite et formelle que l’on en ferait. Madame, veuillez entrouvrir les lèvres, je m’en vais y glisser ma langue. Se taire plutôt, afin de preserver le mystère. Maintenir le flou et la connivence, le non-dit et sa profondeur. Le doute et son cortège de subtiles insécurités qui nous font devenir perméables à l’émotion. La parenthèse, c’est cet endroit indéfini et branlant où s’épanouira un sourire, où grossira une larme. C’est cette obscurité où frétillent les étincelles. Plus grande sera l’obscurité, plus frétillantes elles seront. Les étincelles. Entrez dans la parenthèse, restez dans la parenthèse, voilà comme on devrait dire. Et puis entrez dans une autre. Et puis dans une autre. Et une autre encore. Les parenthèses ne se referment jamais.

 

 

  • (je suis agréablement entré dans ce texte. (bravo !

    • Merci. C’était une manière pour moi de sortir de cette trop longue parenthèse politique 🙂