Mar 172010
 

elle et nuit
Crédit : Robert Lubanski

Il dort. Sa respiration paisible, indifférente, me fait mal. Comment parvient-il à dormir ? Je suis épuisée. Je ne dors pas. Mon corps a explosé, n’est que douleurs et douleurs, pieu fiché dans mon ventre, tripes lacérées, cœur dynamité et qui bat comme hurlerait un loup à la lune. La fièvre ne me laisse aucun répit. Je suis secouée par des rafales de frissons, entrailles déchirées, membres démembrés et gisants. Sang qui palpite et me brûle, tambourine à mes tempes, tambourine le rythme effréné du temps qui refuse de passer, parce que plus rien ne passe. Parce que rien ne passe plus, ni la douleur ni la douleur. Nuit éternelle de ma vie brisée tandis que lui s’est endormi. Il a pleuré encore un peu, et puis il s’est endormi. Il dort comme s’il suffisait de ne se soulager que de quelques larmes. Je lui en veux. Bouffées de chaleur et bouffées de haine. Parce que je l’aime. Je voudrais m’asseoir sur lui, planter mes ongles dans ses yeux, ficher sa queue en moi et le chevaucher jusqu’à ne plus sentir aucune autre douleur que lui en moi lacérant de l’intérieur mon ventre opprimé. Sang contre sang. Je le ferai s’il se pouvait qu’il ne s’éveille pas, s’il se pouvait qu’il ne s’éveille plus. Que jamais plus il n’ouvre les yeux comme s’ouvrirait le rideau du théâtre de ma vie amputée déchiquetée saccagée.

Je me suis levée. J’ai choisi des sous-vêtements noirs et enfilé une robe blanche. Courte et très près du corps afin qu’ils regardent mon cul et ignorent ma blessure béante et qui les engloutira tous. Dans une petite valise j’ai fourré quelques affaires, une brosse à dents, mon parfum d’avant, quelques livres. Je n’ai pas emporté sa photo. J’ai attrapé mon sac et laissé les clefs sur la table de l’entrée. Sur le miroir de la salle de bain, je n’ai pas dessiné au rouge à lèvre mon cœur brisé ensanglanté calciné. Je suis allée aux toilettes et j’ai vomi. Et puis je suis partie.

Je ne la tiendrai plus par la main. Je traîne ma valise sur le pavé mouillé d’une ville que je quitte. Mes talons claquent claquent claquent. Elle a blotti sa petite main dans la mienne et puis elle a fermé les yeux, éteignant à jamais les couleurs du monde. Mes talons claquent claquent claquent, lacérant de l’intérieur mon ventre lacéré déchiqueté saccagé. Elle avait ses yeux et ils se sont refermés. Nuit noire, jour blanc. Jours noirs, nuits blanches.

***

Ce texte répond à l’invitation de Rimbus à participer au Jeu d’écriture n°3 initié par Madame Kevin.

Je transmets à mon tour le flambeau à Maghnia, Arf et Le Monolecte. Je ne sais si Nicolas a déjà reçu son petit carton, mais dans le doute voilà qui est fait – parce que sans lui, j’aurais éventuellement envisagé de me défiler. Na !

Source : Loin des yeux

  • Zok – 17/03/2010

    je l’ai lu en deux fois, la première je n’étais pas dans l’ambiance et j’ai été énervé et arrêté la lecture. Car oui, on surfe de blog en blog, de pages en pages et il est difficile d’être tout de suite dans les ambiances tellement nous vivons, au quotidien, de la zappette. 
    puis je suis revenu, souspçonnant la petite étincelle. Je sentais, j’espérais la petite phrase finale qui allait récompenser mon effort. 
    C’est alors que j’ai pris cette gifle…

  • dedalus – 16/03/2010

    @ Madame KévinMerci à vous d’avoir tiré cette ficelle. 

    Et aussi pour ce gentil commentaire.
    🙂

    @ le coucou
    Touché. Très. Je la reçois volontiers, cette main amicale.

    @ Gabale
    merci !

    @ arf

    Je vais me garder d’ajouter moi-même des superlatifs, je suis déjà bien assez flatté comme ça au long de ces commentaires. 
    <img src= »extra/tiny_mce/plugins/emotions/img/smiley-embarassed.gif » title= »Embarassed » border= »0″ alt= »Embarassed »/>

    @ Maghnia
    Vous croyez qu’il y a de quoi en faire un plat ?

    @ Nicolas
    Faignasse !
    😉
     

  • αяf – 16/03/2010

    Poignant ce texte ! Bravo ! Et tu peux rajouter tous les superlatifs que tu veux derrière. Merci ! 🙂

  • Maghnia – 16/03/2010

    Vous n’êtes pas un écrivain, dedalus. Vous êtes un impressionniste. Un metteur en scène. Dit sur scène, ce texte serait accueilli par un silence vibrant d’émotion. 
     
    Merci de l’invitation (à participer). Je ferai un (immense) effort. Je vais cogiter. Ou alors faire un plat. Tant pis. Ce sera juste pour vous remercier.

  • Nicolas – 16/03/2010

    Je décline l’invitation… étant totalement incapable d’écrire un beau texte romancé (il m’arrive parfois de faire des jolis billets mais dans un état second et sur la base d’une histoire vraie de mes potes de bistro).

  • Gabale – 16/03/2010

    Très prenant. Les phrases claquent. On est dans ce départ. Bravo.

  • le coucou – 16/03/2010

    Quel texte Dedalus! Mme Kévin a ouvert le chemin juste: c’est bouleversant, ça nous empoigne. Je te serre la main.

  • Madame Kévin – 16/03/2010

    Eh bien il aurait été dommage de vous défiler : ce texte est bouleversant et il nous « attrape ». Moi aussi, je lui en ai voulu de dormir… Merci pour cette belle participation : elle est mise en ligne sur le blog « Jeux d’écritures. Le blog à mille mains. » et sera citée dans un billet récapitulatif le 30 mars sur le blog « Madame kévin ».